Un mur est un mur est un mur.

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C’est si fin un mur. La largeur d’une main ouverte. L’épaisseur d’une brique ou d’un parpaing. C’est l’épaisseur du Mur, celui qu’on n’a plus besoin de nommer, de situer, le parangon de tous les autres. Il suffit de dire : Le Mur.
Ils sont si fins tous ces murs, de par le monde, qui empêchent de se serrer les mains qui se tendent. A peine plus épais que les affiches qui recouvrent une partie de l’East Side Gallery, le plus grand morceau du Mur de Berlin encore debout. Côté Est, depuis 1990, les fresques d’artistes du monde entier en hommage à la paix résistent aux tags agressifs des pseudo-rebelles. De l’autre, pour un temps, un temps seulement, sont exposées des photos grand format de tous les murs du monde, qui séparent, coupent, tranchent, isolent, rejettent.
Ça sert à tout un mur. A empêcher de rentrer. A empêcher de sortir. A découper le monde en tranches. A se couper du monde. A bloquer la vue. Ou à ouvrir les yeux. Grâce à l’exposition Wall On Wall et le travail du photographe Kai Widenhöfer, Le Mur est devenu le mur des murs, le mur des hontes ou de l’absurdité. Ironie. Le mur de la dictature et de l’enfermement est devenu le mur de revendication de toutes les libertés.

 C’est si fin un mur. Ça n’a pas besoin d’être épais, seulement d’exister. Ça n’a même pas besoin d’être très solide, juste assez pour briser les élans, ralentir la cible, la fixer un instant. Tirer.
C’est fou comme ils ont poussé depuis que celui de Berlin est tombé. Israël, Bagdad, et le plus long de tous, 3000 km, entre les USA et le Mexique. Sacré concurrence pour les anciens, Chypre, Belfast, Corée. Les soviétiques disparus, les capitalistes ont repris le business à leur compte, débarrassés de toute concurrence. Efficaces, titanesques, imbattables.
C’est fou ce que ces murs sont longs et nombreux.
C’est fou ce qu’ils se ressemblent. Si fins, si fragiles en apparence. Ils dessinent, au milieu des no man’s land qui les entourent, de douces cicatrices, à peine visibles du ciel, comme de joyeux ruisseaux qui serpentent à travers la plaine qu’ils irriguent. Ils pourraient passer, aux yeux d’un cartographe distrait, pour les infimes stigmates géologiques d’une faille, d’une fracture, d’un glissement de terrain tout juste notable mais le long duquel, sur la carte d’état major, on inscrirait : Ici, on ne partage pas. A cette échelle, un mur a l’épaisseur d’un trait de plume, d’un cheveu rebelle à toute humanité.
Violence topographique.
Topographie de la violence.

topographie2Topographie de la Terreur. C’est une autre exposition, permanente, le long d’une autre portion du Mur encore debout. Elle raconte l’histoire, entre deux guerres, entre trois guerres, de la terreur électorale affichée sur les murs de la ville, de celle infligée entre ceux des prisons ou contre celui des fusillés par les chemises brunes, noires, rouges, kaki. Peu importe la nuance. Les photos sont en noir et blanc mais on fait très bien la différence entre la couleur des oppresseurs et celle des victimes.
Ça sert aussi à ça un mur : à montrer pourquoi et comment ça existe, à quoi ça sert, ce que c’est vraiment, de quoi c’est constitué. D’un peu de béton, c’est vrai, mais surtout d’avidité, d’égoïsme, de politique, d’ignorance, de haine, de peur.
C’est fou comme c’est facile de construire un mur, avec si peu de choses.

Tout ça c’est loin. Loin de chez nous, loin dans le temps.
Chez nous, il n’y a pas de mur. Pas besoin d’exposition, de cours d’histoire à ciel ouvert.
Chez nous tout est transparent. Il n’y a que des vitres.
Incassables, pare-balles, infranchissables. Pour séparer, dans les aéroports, les illégaux des gens normaux.
Un mur de verre, de l’épaisseur d’une cigarette, ça suffit pour dire : votre vie est illégale.
Ce n’est pas gros une cigarette. Pourtant c’est énorme à l’échelle d’une vie. C’est bien plus épais que la feuille de papier qui l’entoure et sur laquelle il suffirait d’écrire : Votre vie est légale pour faire tomber un mur d’un simple coup de tampon.

Wall On Wall. Une photo géante montre des gens qui regardent à travers une palissade. On ne voit que leur dos. Un peu plus loin de l’autre côté, il y a la liberté mais juste avant il y a un homme avec un fusil qui fait barrage à la Terre Promise.
Derrière Le Mur, côté Est, s’étale effectivement, haut perchée, gigantesque, trois fois plus grande que les photos, la Terre Promise version 2013, ce dont rêve le monde entier : Grand Theft Auto V.wallonwallGTA
C’est un jeu vidéo, de la réalité virtuelle, extrêmement violent. La Terre Promise a passé Le Mur, franchi les frontières. Elle est disponible partout sur terre. Sa promesse est basique, universelle, joyeusement convoitée par des centaines de millions d’êtres humains : tuer, voler, posséder. Simple, efficace, quotidien. Rien n’a changé. Ce jeu représente l’un des plus grands chiffres d’affaire jamais réalisé le premier jour par un produit grand public. 800 millions de dollars en quelques heures !
Combien serviront à abattre des murs ? Combien d’acharnés de la gâchette numérique donneront-ils de leur temps, de leur énergie, de leur agressivité naturelle pour abattre un de ces murs, si fins, si fragiles, si puissants, qui envahissent nos têtes ?

Et moi, qu’ai-je fait, à part nourrir mon cœur de ces expositions ? A quand remonte la dernière fois où j’ai percé le mur de ma peur pour tendre la main à un autre, lui parler malgré ou plutôt à cause de cette peur ?

Parce qu’en y regardant de plus près, à la racine des murs, il y a la peur. Peur de manquer si je partage. Peur de perdre mon pouvoir, ma sécurité. Peur d’être envahi, d’être vulnérable. Peur de ne plus exister, tout simplement.

Toucher Le Mur, apprécier sa finesse, sa fragilité, c’est ressentir à quel point ma peur, elle aussi, est fragile, futile, inutile. Voir ces photos sur Le Mur, c’est comprendre qu’en la reconnaissant, l’acceptant, la sublimant, je peux aussi m’en servir pour créer, ouvrir, faire la paix.

Un mur, c’est peut-être simplement un moyen de ne pas avouer qu’on a peur.
C’est pour ça que c’est si fragile, un mur.

 Théo Knock
15/10/13

Exposition Wall on Wall, Berlin, East Side Gallery. Jusqu’au 10 Novembre 2013. http://www.wallonwall.org/
Topographie des Terrors, Berlin, http://www.topographie.de/en/exhibitions/special-exhibitions/

 

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