Ubuntu

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Combien de sourires avez-vous croisés aujourd’hui ? Des sourires anonymes, des sourires généreux, des petits bonheurs partagés… Plus fort : combien en avez-vous accordés, à des inconnus, des sans-grades, des visages avenants, fermés ou touchants… En ce qui me concerne, je n’ai pas compté. Je n’y ai même pas pensé.
Je faisais ce constat, il y a quelques jours alors que je me trouvais dans la file d’attente d’un contrôle de sécurité d’aéroport. Une pré-ado, accrochée au bras de sa mère, déclencha une réaction en chaîne dans ma tête lorsqu’elle marcha pour la 3e fois sur mon pied droit, sans jamais se préoccuper de mon existence.
« Me gonfle cette môme », pensais-je, l’humeur raccord avec l’ambiance tendue du moment : un businessman exécrable laissait éclater sa colère au téléphone pendant qu’il essayait sans succès d’enlever ses chaussures d’une seule main, une femme d’âge mûr, ne parlant ni Français ni Anglais refusait de lâcher sa bouteille d’eau au contrôle, un baba-cool-pas-si-cool expliquait qu’il était hors de question qu’il embarque sans son Opinel… Le tout sous une lumière blafarde, au son du bip régulier des portiques de détection de métaux. Malgré l’avant dévasté de ma botte droite, je restai convaincue de la banalité affligeante de la situation et décidai d’inverser le cours de l’histoire en répondant « non, c’est bon », un grand sourire aux lèvres, à la demoiselle en charge de « votre-carte-d’embarquement-merci-vous-n’avez-pas-de-liquide-ou-d’ordinateur-dans-votre-sac ? »
Le temps suspendit son vol. « Qu’est ce qu’il y a ? » me demanda-t-elle en reculant, le doute dans la voix et la main nerveuse dans ses cheveux. Combien d’agressions verbales, combien de tonnes d’indifférence ou de défiance avait-elle subies avant 17h42 ce jour-là pour qu’un sourire provoque chez elle une réaction de ce type ? Je la rassurai sur l’état de son chignon, avant de me mettre en chaussettes et de traverser le portique enchanté en direction du ciel. Alors que la pointe bousillée de ma botte droite émergeait du scanner, un de ses collègues débarrassa les barquettes abandonnées par les passagers précédents pour permettre à mes affaires de jaillir hors des rayons X. Je levai les yeux dans sa direction et lui sourit en le remerciant. Il me sourit en retour et me souhaita un bon voyage. Le temps suspendit à nouveau son vol. Plus de bruits stridents, plus de cernes soulignés par les néons… Un instant d’humanité.

Le sourire est une arme redoutable. Il exprime, dans toutes les langues et sans un mot, la prise en compte de l’autre. Il facilite la création du lien.
Pour autant, dans un contexte de méfiance et de stigmatisation des différences, il dérange. Il malmène les clichés et les discriminations. Il est un signe extérieur de richesse sociale, le symbole des mouvements non violents. Sa force fait voler en éclats la légitimité du rejet de l’autre. Il peut susciter interrogation ou agressivité. Mais le plus souvent, il induit simplement un sourire en retour. Parce que nous sommes naturellement ouverts à l’échange. Il est une force qui suscite l’adhésion, une marque d’affirmation et d’ouverture.

Belle théorie. Mais la question de départ reste posée. Combien de sourires avez-vous croisés aujourd’hui ? Et combien en avez-vous accordés à des inconnus, des sans-grades… L’exercice relève d’un jeu de miroir parfois inconfortable. Je le sais, je m’y suis collée. Et j’ai constaté que je faisais beaucoup plus souvent la gueule que je ne l’imaginais.
Je ne suis pas parfaite.
Il n’y a pas de quoi sourire. Ce serait plus facile pour moi si tout était de votre faute. Je pourrais vous reprocher mes travers. J’adorerais ! Je vous agresserais. Ça me ferait du bien.
Mais un agent de sécurité a répondu à mon sourire par le sien. Alors je me sens obligée de recommencer.

Vous êtes prêts ?

Mina Moutski
20/12/13

« Quelqu’un d’ubuntu est ouvert et disponible pour les autres, dévoué aux autres, ne se sent pas menacé parce que les autres sont capables et bons, car il ou elle possède sa propre estime de soi — qui vient de la connaissance qu’il ou elle a d’appartenir à quelque chose de plus grand. »
Desmond Tutu

Photo de Aung San Suu Kyi : AFP.

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