Summertime (Jazz Edge Story 13)

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L’été s’épuise dans la douceur. La chaleur fripe le bord des feuilles, des tâches dorées éclatent sur les plus fragiles. La voûte de platanes filtre la lune dans l’axe du canal. Au pied de la passerelle, une chatte hurle de douleur et de plaisir mélangés.
Susie appuie son ventre contre le garde-corps, se penche dans le vide, maintient l’équilibre. Ses pieds nus frôlent les lattes. Ils tambourinent une très lente ballade. La pâleur de son visage adoucit les reflets sombres de l’écluse. L’eau frissonne.
La porte d’aval retient les feuilles mortes, les canettes vides, les poèmes déchirés. Les larmes. En amont, le trop-plein sanglote.
Elle incline le buste, pèse contre la balustrade, la serre pour éprouver sa force. Ses mains blanchissent.
Il ne viendra pas jusqu’ici. Il ne traversera pas le fleuve. Il y plongera s’il s’en approche.
Je suis seule et c’est moi qui l’ai choisi.
L’arête de bois lui cisaille le ventre. Elle presse encore.
Est-ce que je le veux vraiment ?

La chatte hurle à nouveau. Elle crache, mord, se libère, arrache des feuilles aux buissons qu’elle traverse. Un merle pousse un cri d’alarme. La nuit l’étouffe.
Susie plane au-dessus de la passerelle. Tout son poids se concentre en un point entre son nombril et son sexe. Ses doigts effleurent le bois, l’empêchent de basculer. Au bord, juste au bord, par la grâce d’une caresse.

L’été coulait en eux. Elle croyait qu’il s’éterniserait. Ils commençaient à aimer la lumière, l’éclat des voix, le matin, au milieu du bruit blanc de la rue. Ils brûlaient les nuits. Les yeux de Paul restaient ternis par l’ambre mais sur ses bras les cicatrices s’estompaient.

Et putain, cette fois c’est elle qui a eu peur !
Seule. L’été comme souvenir et l’hiver comme avenir. Seule à courir pour rester en vie. Seule à choisir. Seule avec …
Son ventre écrase la rambarde, durcit, tremble. Elle lâche les mains, déploie ses ailes. Les reflets de la lune lèchent son visage. Elle se voit nager au-dessus de l’eau inerte.
Susie, Susie qu’est-ce que tu fais ?

Un peu plus loin l’eau plonge sous terre pour rejoindre le fleuve. Dans le parc derrière elle la nuit berce les dormeurs du canal. L’été n’est pas fini.
Elle redresse la tête, le corps suit. Ses bras et ses jambes balancent en harmonie pour garder l’équilibre. D’un simple battement, elle peut choisir. Son regard quitte l’écluse en forme de tombeau, remonte le sillage de lumière, accroche les frondaisons.
Un éclat de rouille griffe son pied quand elle touche le sol. L’air brûle les chairs dénudées. Le sang les apaise, caresse la peau. C’est agréable.
Non ! Non.
Susie, Susie, qu’est-ce qu’il t’a fait ? Laisse-le souffrir. Tu n’es pas lui. Il a laissé un peu de sa vie en toi mais c’est infime.

Elle masse son ventre meurtri. C’est la première fois qu’elle ressent cette force en elle. Elle tangue. L’autre main tient le garde-fou à distance. L’été peut bien filer à sa guise, elle vit désormais ses propres saisons. Elle va quitter ces ponts chargés de chaînes, les visages qu’elle a étalés sur les murs. Il l’a trouvera peut-être, s’il le désire vraiment, s’il apprend à courir, à nager, à se battre.

Paul, Paul, sais-tu combien je t’aime ? Mais je ne suis plus seule. Paul, tous mes fantômes sont morts cette nuit et je ne crois plus aux tiens. C’est à toi de les tuer. Moi, j’ai une vie à défendre maintenant. Je l’ai sentie sous ma main.
Paul, sais-tu combien je t’aime ?

Théo Knock, 8 décembre 2015.

Musique : Summertime Georges Gershwin par Janis Joplin – Album Cheap Thrills – 1968
Photo : Théo Knock

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