Sillon sanglant

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Elle fend la foule malgré sa petite taille et ses soixante-dix ans. Elle me regarde droit dans les yeux, le menton relevé pour compenser les vingt centimètres qui nous séparent.
« Ces types-là, il faudrait les crucifier en place publique », dit-elle en guise d’introduction.
En place publique. Ici tant qu’à faire. Au pied de la figure de la liberté, quelque part entre la date gravée du 20 juin 1789 et celle du 4 août, vers le 14 juillet par exemple.
« C’est le meilleur moyen de mettre de l’huile sur le feu et d’en voir une centaine d’autres les imiter », lui répliqué-je didactique, en souriant, parce qu’ici, aujourd’hui, tout le monde s’aime et se sourit. A Paris, c’est fou !
« Bof, pour ce que ça changera. Le mal est fait. Le mal est là de toute façon. »
Autant pour moi. L’efficacité n’est pas un argument face à la colère.
« Crucifier, tuer ? Etre aussi barbare qu’eux ? C’est justement ça qu’ils veulent. On ne va pas rentrer dans leur jeu. »
« Oui, peut-être, sans doute avez-vous raison. »
Je suis fier de moi. La violence et l’esprit de vengeance ne passeront pas.
« Mais quand même », reprend-elle, « ça ferait plaisir à pas mal de gens. »
Aïe ! Raté. Le pire, c’est qu’elle a raison.

Tuer, être cruel, se venger, œil pour œil, verser le sang, si possible impur comme on vient justement de le chanter, ça ferait plaisir à beaucoup de gens.
Sur le coup de l’émotion, à moi aussi sans doute, si je suis honnête. Heureusement, il y a la culture, l’éducation, l’école républicaine, la civilisation, l’humanité, des centaines de générations qui ont œuvré pour dépasser ça. J’ai eu de la chance.

Si verser le sang nous fait plaisir, à nous, qui nous sentons dans notre bon droit, comment s’étonner que cela fasse plaisir à ceux d’en face, qui eux aussi se sentent dans leur bon droit ?
C’était d’actualité en 1914.
100 ans plus tard, nous avons évolué. Enfin, je crois.
Alors, pour combattre la tentation de la haine nous crions : « Pas d’amalgame ! On n’a pas peur ! » Ça fait du bien.

Elle est gentille, cette dame. Elle a un beau regard. Elle est courageuse. Elle a pris la peine de venir dans la foule. Elle a risqué d’attraper froid Place de la République. Elle a osé parler à un inconnu, osé l’écouter et réfléchir à ses paroles. Elle m’a donné à réfléchir aussi. Beau cadeau.

La foule cherche des slogans à scander.
« Nous sommes Charlie ! » « Charlie-berté ! » « Vive la France ! »
Toutes les 10 minutes, faute d’imagination, un sang impur abreuve nos sillons.
N’a-t-on pas mieux à proposer ?
Des Français qui manquaient d’humour ont assassiné des journalistes et des policiers.
Qu’avons-nous fait ou oublié de faire pour que ce soit possible ?
Qu’ai-je fait ou oublié de faire ?
Il falloir que j’y réfléchisse sérieusement, concrètement.

Il faudrait aussi songer à évoluer, à faire couler autre chose que du sang dans nos sillons pour les rendre fertiles.
De l’amour par exemple.
Il doit bien y avoir un dessin ce coquin de Wolinski à ce sujet quelque part.
D’après le principe, « Qu’est-ce que c’est triste un sillon sans gland ! »

Faites l’humour, pas la guerre !

Théo Knock, 9 janvier 2015.

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