Schizik dans le métro.

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Ça fait sourire, les gens perdus dans leur monde intérieur. Surtout dans le métro, quand ils parlent sans s’en rendre compte, les écouteurs vrillés dans les oreilles. Leurs regards perdus se posent sur les autres passagers sans les voir. Où sont-ils réellement, portés par leur musique ?

Le jeune homme en face de moi secoue ses dreadlocks. Elles sortent d’un bonnet à grosses mailles qui s’effondre vers l’arrière. Ses habits sont trop grands, mous, plutôt dépareillés. Le look rasta, cool. Il dodeline de la tête. Ça pourrait faire sourire. S’il bougeait en rythme et non par saccades. Si son regard lointain n’était empreint d’une telle dureté. S’il avait des écouteurs et répétait les paroles d’une chanson au lieu de proférer des mots incompréhensibles avec violence.

Il a dans les vingt ans. C’est le bon âge. Celui où, souvent, la maladie éclate au grand jour. Parfois le traitement n’est pas encore bien calé, des crises se déclenchent en public. Le schizophrène en face de moi n’a pas subitement changé de personnalité. Il est toujours lui-même. Il réagit de manière très adaptée au monde qui l’entoure. Seulement ce monde n’est pas le même que le mien. Ce n’est pas ce wagon de métro, ce n’est pas maintenant. C’est … Personne ne sait. C’est étrange et violent en tout cas, à en juger par son comportement. La schizophrénie s’accompagne souvent de paranoïa et d’hallucinations menaçantes.

Ses longs doigts de pianiste se crispent en forme de serres quand il s’agite. Sa main frôle mon visage d’un geste brusque. J’ai un mouvement de recul, un sursaut. Mon cœur s’est accéléré. Un réflexe, animal, une injection d’adrénaline. Des réactions physiologiques involontaires entre nos corps, c’est tout ce qui nous relie. C’est peu.

J’ignore s’il est dangereux, agressif, s’il peut me faire du mal. Ce n’est pas vraiment cela qui est inquiétant. C’est cette sensation que sa réalité est plus forte que la mienne, que je n’y ai pas accès. Je ne peux pas rentrer en contact avec lui. Je ne peux pas partager ces instants que nous passons ensemble. Nous sommes si proches pourtant, à nous toucher, nous entendre, nous voir. En théorie. En réalité, je n’existe pas pour lui. Nos deux mondes parallèles ne font que se frôler. Je ne connais que son enveloppe extérieure, comme l’horizon d’un trou noir. C’est peu. Ou bien est -ce déjà ça ?

Sa réalité est plus forte que la mienne. Elle est en train de m’absorber. Ou plutôt, je m’y laisse sombrer. Malgré toute ma raison et ma logique, une part de moi s’est glissée dans la peau de l’ennemi que le jeune homme combat. La peur, l’agressivité, le qui-vive. C’est absurde et pourtant c’est là. C’est devenu une part de ma réalité. C’est la zone de rencontre de nos deux mondes, son intrusion dans le mien, mon dérapage dans le sien. Qu’est-ce que c’est ? Une empathie incontrôlée ? Un réflexe purement humain, rentrer en relation, quoiqu’il arrive ? Pourquoi est-ce que je reste là, à me faire happer par les scènes terrifiantes qu’il vit ?

Je pourrai m’en aller, éviter le contact physique, le risque de conflit si jamais mon corps se confond avec celui de son ennemi. Les autres voyageurs se sont écartés. Ils m’ont instinctivement dégagé une place debout, à l’abri des gesticulations, des insultes, du regard furieux. Le jeune homme ne se rendrait même pas compte de mon départ. Aucune chance qu’il s’en offusque. Alors quoi ?

C’est absurde mais si je reste, c’est pour ne pas avoir l’impression de le rejeter. C’est une réaction tout aussi égoïste que de me réfugier hors de son espace, j’en suis conscient. Mais là, en cet instant, c’est important pour moi de ne pas fuir. La peur que je sois moi aussi, un jour, rejeté, est plus forte que celle que m’inspire la situation. C’est pour cela que je reste. C’est étrange comme point commun. J’ai dû être schizo dans une autre vie.

Le jeune rasta sur la banquette d’en face se met à faire des signes cabalistiques, à prononcer des mots étranges, dénués de sens pour moi. Peut-être est-il un mathématicien de génie, comme John Forbes Nash*. Peut-être que dans son monde aux frontières explosées les algorithmes les plus complexes deviennent des œuvres d’art. De nombreux scientifiques et artistes sont schizophrènes. Ça n’est pas incompatible. Pas sûr que ça aide.

Le métro s’arrête à ma station. Je me lève. Le jeune homme m’emboîte le pas. Il est tranquille, se meut sans problème dans la foule bien qu’il soit toujours en lutte avec un ennemi, quelque part, loin d’ici. Il s’assoit sur un banc et reprend son combat avec l’autre, celui que je ne vois pas. La rame s’éloigne bruyamment. Il se lève brusquement et jette ses clés avec fureur contre le dernier wagon. Le trousseau rebondit et atterrit sur le quai. Le jeune homme le ramasse, retourne vers le banc. Quelque chose a changé. Sa démarche est plus chaloupée, en accord avec son look. Il continue à faire des gestes compliqués avec ses mains. Il secoue la tête, murmure des mots sans suite. C’est plus fluide cependant que dans le wagon, moins violent. On pourrait croire qu’il chantonne.

A l’autre bout du quai, un grand costaud arrive en se balançant d’un pied sur l’autre, comme un culbuto. Lui aussi fait des gestes étranges qu’il accompagne d »onomatopées incompréhensibles. Il me regarde mais ne me voit pas quand nous nous croisons. Il est très loin d’ici. Un grésillement sort de son casque. Du rap. C’est rassurant.

Inconsciemment, les deux jeunes s’échangent d’étranges messages du bout des doigts. Ces mains qui s’agitent bizarrement, c’est tout ce qu’ils ont en commun. C’est déjà ça. Peut-être sont-ils portés par un rap de Schizik, un schizophrène qui parle de sa maladie dans ses chansons.

Prenez vos médocs, soyez cools
Faites attention à ne pas perdre la boule.

Il a un beau sourire quand il rappe, Schizik.

Théo Knock, 31 mars 2014

* John Forbes Nash, mathématicien et économiste américain né en 1928, prix Nobel d’économie en 1994. L’apparition de sa maladie et ses conséquences ont été racontées par Ron Howard dans Un homme d’exception.

Pour en savoir plus :
Schizophrénie, l’ennemie intime. Documentaire de Benjamin Batard.
Dossier Schizophrénie de l’INSERM.

Photo à la une : René Schegel : I & I are all schizophrenic / Flickr / Licence Creative Commons

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