Qui est encore Charlie ?

monde 28 janv 2015

Le 8 janvier 2015, trois jours avant les officiels, dans un bordel empreint de tristesse et de vigueur mélangées, nous scandions « On n’a pas peur » devant la statue de la République, quelque part entre l’inscription du 20 juin 1789 – Serment du Jeu de Paume – et celle du 4 août 1789 – Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Entre ces deux dates Mirabeau avait clairement signifié que seule la force des baïonnettes pouvait empêcher les députés d’exercer la volonté du peuple.
Ces hommes, grâce auxquels nous sommes si heureux d’être Français, étaient pour le coup réellement courageux. Ils n’avaient pas peur et l’ont prouvé. Eux.

Le 21 janvier 2015, sondés par Ipsos/ Sopra-Steria pour Le Monde, 70 % de leurs fiers descendants sont favorables à des mesures d’exception, liberticides, pour partie inconstitutionnelles et condamnées par avance par la Cour Européenne des Droits de l’Homme. (CEDH).

Il est vrai que du 8 au 21 janvier, non seulement c’était les soldes mais visiblement la peur s’est installée.
L’amour dure deux ans, on le savait.
Le courage dure deux semaines, c’est désormais acté.
La connerie seule est éternelle, et c’est tant mieux, ça donnera du grain à moudre à Charlie, à Siné, au Canard et à tous ceux qui à travers le monde n’acceptent pas que leur liberté se construise au détriment de celle des autres.

Le 11 janvier 2015, tout le monde était Charlie.
A côté de « On n’a pas peur » il y avait les banderoles « Liberté – Egalité – Fraternité » ;
il y avait les paroles du Maire d’Oslo après le massacre de 93 personnes en 2011 déclarant que face à la barbarie « La punition sera plus de générosité, plus de tolérance, plus de démocratie. » ;
il avait une citation de Thomas Jefferson qui « préférait une presse sans gouvernement à un gouvernement sans presse ».
Il y avait bien d’autres paroles anonymes prônant ces valeurs et ces idées.

Rien sur le besoin irrépressible de sécurité.
Aucun désir de renoncer volontairement aux droits élémentaires et aux bases de la justice.

Alors, qui sont ces 61 % si prompts à renier le droit à un avocat lors d’un interrogatoire, droit que la France s’est finalement vue imposer après des décennies de déni de justice ?
Qui sont ces 71 % qui réclament des écoutes sans autorisation d’un magistrat, autre mesure condamnable par la CEDH mais qui plus est totalement inefficace de l’avis des pros du renseignement et de l’anti-terrorisme car les terroristes savent depuis longtemps que portable et mails sont les pires taupes qui soient ?
Qui sont ces 90 % favorables à ce que les djihadistes français soient déchus de leur nationalité, mesure tout aussi ridicule (quand on va faire le djihad, on s’en fout de sa nationalité !) mais surtout totalement illégale, aucun pays ne pouvant déchoir ses ressortissants de leur nationalité ?
Qui sont ces ex-Charlie qui ont oublié que Benjamin Franklin fustigeait ceux qui étaient prêts à sacrifier leur liberté à leur sécurité, leur promettant qu’ils n’auraient ni l’une ni l’autre car ils n’en étaient pas dignes ?

Les mêmes qui défilaient en faisant des selfies rigolos devant la binette de Cabu ?
Les beaufs qu’il dessinait avec tant de justesse ?
Ceux qui le 11 ont préféré tiré les Rois plutôt que de piétiner dans le froid ?
Ceux qui, à choisir entre un an d’abonnement à Charlie ou au Canard et un jeu vidéo, choisiront ce dernier, si possible avec plein de coup de mitraillettes et destruction au laser ?
Ceux qui, rattrapés par les soldes, préfèrent le confort à la passion, la mollesse des coussins à la piqûre des baïonnettes ?
Ou bien tout simplement les Français que le Général de Gaulle traitait de veaux avec condescendance et mépris … et qui ont fini par voter pour lui ?

Dans le N° 1178 de Charlie Hebdo, qui servira d’amulette ou de certificat de courage (J’y étais, diront-ils !) à quelques millions de Français, Gérard Biard écrit page 2 : « Nous remercions de tout notre cœur […] ceux qui sont vraiment à nos côtés, qui, sincèrement « sont Charlie » et qui se reconnaîtront. Et nous emmerdons les autres, qui de toute façon s’en foutent. »

Ceux-là viennent de se faire reconnaître dans le sondage du Monde. Ils sont 70 %. Charlie va pouvoir revenir à des tirages plus limités, voire confidentiels et éviter la grosse tête. Ouf !

La liberté d’expression n’est qu’une des formes d’expression de la Liberté. De la Liberté tout court, toute entière, tout le temps et pour tous, sans géométrie variable.
Renoncer aux droits fondamentaux pour tous, y compris pour ceux soupçonnés du pire, c’est insulter Mirabeau et tous ceux qui, lors de ces fameuses dates gravées sur le socle de la République, ont choisi la liberté pour tous à leur sécurité.

On parle beaucoup d’instruction à la citoyenneté, à la laïcité pour les élèves. Et pour leurs parents, qu’est-ce qui est prévu ?

Théo Knock, 28 janvier 2015.

L’article du monde : http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/01/28/securite-politique-islam-comment-reagissent-les-francais-apres-les-attentats_4564681_3224.html

PS :
Benjamin Franklin a été envoyé en France en 1776, lors de la révolution américaine puis premier ambassadeur des USA en France de 1778 à 1785.
Thomas Jefferson a été ambassadeur des USA en France de 1785 à août 1789, au début de la révolution française. Il devint président des USA.
Eux non plus n’étaient pas des pleutres.

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