Pochette-Surprise N°9 : Les jours étranges (par Clément Beylet)

Sans titre

14 auteurs, 14 nouvelles originales inspirées par des pochettes de disque… 14 pochettes-surprise à ouvrir tout au long de l’été…

J’appartenais à la Très Haute Sphère depuis très longtemps, depuis ma première notation en fait, à l’âge de 5 ans.
Mon évaluation, à l’époque, cotait déjà à quatre-vingt-douze pour cent. Un record pour mon âge. Depuis, je n’étais jamais passé en-dessous de ce niveau. Mon indicateur de conformité, d’ailleurs, flirtait presque toujours avec les quatre-vingt-dix-huit.
J’étais même destiné à passer au grade d’Optim, mais ma crise, le jour de mes vingt-sept ans, avait stoppé définitivement cette avancée. Ma maladie avait duré très peu de temps, quelques heures à peine. Elle avait été circoncise très vite, mais restait gravée dans mon historique et nécessitait une fois par semaine un suivi médical auprès d’un Reconstucteur. Aucun signe de la pathologie de l’imagination ne s’était déclaré depuis et mon thérapeute était très satisfait de moi. Je faisais l’objet à chaque fois de rapports élogieux de sa part, réduisant par-là l’impact de ce passage à vide sur ma carrière. Il n’empêche, qu’à cause de cela, je ne serais jamais affecté au Processus et ne revêtirais jamais l’habit vert des Optims.

Je prenais sur moi et continuais à être moelleux, enveloppé dans le velours de certitudes. Je rejetais avec force toute aspérité, je continuais à vivre au rythme du tic-tac de l’heure d’hiver. Je suivais, mot pour mot, la table des lois rédigée il y a plusieurs générations de cela par notre maitre, l’artisan du Grand Ordre, le Cavalier de l’Orage.

Cette rigueur, cette discipline et l’adéquation entre mon style de vie et mes convictions sans failles me permirent de garder mon accréditation de formateur auprès des sphères basses.

Cette fonction suprême me donnait l’occasion de voyager beaucoup. J’allais, moi, fils de couches négatives, issu d’une famille sans ordre, prêcher la Parole auprès d’une classe dans laquelle j’étais né, mais dont j’étais sorti très tôt par la grande porte.

Ce jour-là semblait semblable aux autres. J’avais effleuré le bouton-bip qui permettait de sortir du lit, j’avais commuté l’interrupteur de lumière, tourné la manette d’eau-douche, pressé la touche vivifiante du café et revêtu le costume bleu de formateur avant de tourner à double tour la clé de sortie. La voiture du Comité m’avait emmené à l’autre bout de la nation pour une conférence programmée de longue date.

Le public, difficile, était originaire d’une des sphères les moins bien cotées et ce, depuis toujours. Mais je maitrisais parfaitement mon discours. Je fus éloquent, souvent convainquant même. Je pouvais m’immiscer dans les esprits, j’écoutais les griefs, comprenait parfois les réticences, mais arrivais toujours à retourner leurs arguments vers le bien commun. Je sortis de scène sous des applaudissements nourris. J’avais gagné une fois de plus. Ce genre de moment-là me rendait encore plus insupportable, plus incompréhensible, mon égarement d’il y a quelques années. Dire que j’aurai pu devenir le plus jeune Optim de tous les temps, s’il n’y avait eu cette crise.

Je sortis du bâtiment par la porte de service, et attendis dans la petite ruelle sombre le retour de mon chauffeur. J’avais réussi à relever le défi plus tôt que prévu. J’avais dix minutes d’avance sur le planning. Karl devait, sans doute, avoir été retardé au bureau des capsules. Je lui avais demandé d’y passer pour un renouvellement d’ordonnance du rang.
Je n’étais pas rassuré, je ressentis même un frisson froid glisser le long de mon échine. J’avais peur de ce lieu propice à l’incontrôlable.

Et c’est à cet instant précis que les jours étranges me percutèrent de plein fouet.

Tout commença par cette musique qui s’approchait, de manière insidieuse : un bruit de fanfare fait de tambours, de trombones, de tubas, de saxophones…
Puis arrivèrent du bout de l’allée, un à un, les personnages : un mastodonte chauve habillé d’une jupe fauve, un jongleur au masque blanc, deux acrobates, deux nains et un joueur de trompette. Une femme sur le pas de sa porte leur parla, intriguée mais visiblement charmée, comme dans un rêve involontaire.

Je n’y comprenais plus rien. Mais que faisait mon chauffeur ? Où était-il ? Qu’allait-il advenir de moi ?

La douleur fut instantanée, d’une extrême violence. Je me pliais en deux, victime d’un malaise, d’un coup de poing au ventre frappé par d’invisibles tourments. Ma tête me fit également atrocement souffrir. Au fur et mesure que la troupe s’approchait, le mal et le vertige que je ressentais se faisaient encore plus intenses. Quand ces personnages de conte cauchemardesque ne furent plus qu’à quelques mètres de moi, quand le volume de la musique fut assourdissant, je perdis connaissance.

***

Il me fallut quelques lourds et difficiles battements de paupière pour réussir à ouvrir mes yeux. Et c’est seulement après un intense effort, que le flou se dissipa. La pièce était à peine éclairée par quelques bougies disposées de parts et d’autres. J’étais couché dans un lit assez confortable, certes, mais trop petit pour moi. Je sentais mes pieds se balancer légèrement hors de la couche.

Un homme-enfant se tenait près de moi. Son visage était anormalement rond. Les proportions n’étaient pas respectées.

– Où suis-je ?
– Tu es chez moi, dans ma roulette. Je fais partie de la caravane espagnole.
– Qu’est-ce que je fais là ?
– Je t’ai recueilli après ton malaise. En fait, c’est Grohn, notre géant, qui te porta jusqu’ici. Moi je suis Fébra, le nain danseur.

Je commençais à retrouver la mémoire. La rue, la troupe… Mon sang se glaça.

– Que voulez-vous de moi, obtenir une rançon ?

Le petit homme éclata de rire.

– Oh certainement pas, monsieur le formateur !!! C’est plutôt nous qui allons te donner quelque chose… Quelque chose d’inestimable.
– Je ne comprends pas.
– Là, je te crois… Tu n’as aucune idée de ce qui t’attends.

Ma peur commençait à modifier mon visage.

– N’aie crainte…C’est peut être moi, le nain, mais le petit homme, c’est toi !
– Je ne comprends pas
– As-tu déjà entendu le cri du papillon ? As-tu déjà nagé jusqu’à la lune ?
– …
– Tu me crois fou, n’est-ce pas ?
– …
– C’est tout à fait normal, les gens ont toujours un comportement étrange quand ils nous croisent, nous les étrangers, nous, les autres. Quand tu entendras, quand tu feras, tu comprendras, fais-moi confiance…
– Qui êtes-vous, d’où venez-vous ?
– Nous sommes ce que nous sommes et venons de loin, de très loin d’ici. Nous venons de la latitude du cheval, à quelques millions de kilomètres d’ici.
– Pourquoi êtes-vous là ?
– Tu poses beaucoup de questions, petit homme, mais je me dois de te répondre…Nous sommes venus voir ce que vous avez fait à notre chère petite sœur, à la terre.
– Vous vous moquez de moi !

Je tentais de me relever, mais j’étais encore ankylosé, mon corps et mon esprit étaient recouverts d’une épaisse brume. Je devais rêver, ou pire encore, une rechute de mon imagination.

– Reste couché, homme d’ici. Je ne te veux aucun mal. Et non, je ne me moque pas. Le problème est que tu n’as pas encore nettoyé les portes de ta perception. Tu comprendras un jour. Et quand tu auras participé à la fête entre amis, tu me remercieras.
– Et pourquoi moi, que vous ais-je fais ?
– Tu es apparu à Maggie M’Gill, la gitane qui vit sur la colline. Elle nous a demandé de te récupérer. Tu navigueras avec nous dans notre bateau de cristal. Tu pourrais, peut-être même, devenir notre crieur public.

Avant que je ne plonge à nouveau dans un autre grand sommeil, il apposa doucement ses petites mains sur moi et la mort sourit, mais toute appréhension disparut et je me sentis, comme par enchantement, léger, très léger…

***

Nous étions là, debout sur le rocher surplombant la mer. Nous attendions le soleil, pendant que les vagues léchaient les rivages. Il y avait Grohn, le géant, Fébra, le nain, mon tuteur, Ankiher, le cracheur de feu et Vespero, le funambule. Cet endroit figurait sur la carte de notre itinéraire et nous avait été recommandé par nos amis de la caravane du maître des indiens morts, Mr Mojo Risin’.
C’était magnifique. Magnifique et nécessaire pour franchir l’étape. J’étais sur le point, sans le savoir, de comprendre laquelle…

Vespero s’approcha de moi.

– Crois-tu y arriver ?
– Arriver à quoi ?
– A voler
– Tu plaisantes ?
– Pas du tout. Combien de fois as-tu rêvé d’être un oiseau ? Combien de fois as-tu eu envie de survoler la terre, de te glisser dans le vent ?
– Souvent, oui, tu as raison. Mais…
– Il n’y a pas de « mais » qui tienne. Si tu le veux, tu le peux. Les jours étranges sont là pour ça, pour rien d’autre.
– Cela semble facile dans ta bouche, mais tu sais bien que c’est impossible. L’homme n’est pas fait pour voler. Laisse ça aux oiseaux.
– Encore un « mais ».
– Vespero, tu es fou.
– Tu comprendras bientôt…mais avant, sache, que je n’ai pas toujours été funambule. Avant, j’étais un peu comme toi. Je rampais à terre, les jambes prises dans un étau, incapables de marcher, de me tenir debout. Ce que ton esprit refuse encore, moi, c’est mon corps qui me l’interdisait. Et tu vois, je suis funambule, désormais
– Comment est-ce possible ?
– Nous avions tendu un fil au-dessus du vide. Je fermais les yeux. Grohn qui venait de me recueillir, tout comme Fébra le fit pour toi, me hissa sur le promontoire et me poussa vers le fil. J’avais deux hypothèses : soit, je tombais, soit j’avançais. J’allais certainement mourir, c’était évident. Puis….
– Puis quoi ?
– J’ai crié « Je veux le monde, et je le veux maintenant » ! Une musique se déclencha, forte, puissante et je me mis à marcher, à marcher jusqu’à l’autre bout du fil. Je te le répète, les jours étranges sont là pour ça : pour te faire naître
– Cela a peut-être été vrai pour toi, mais je n’ai pas envie d’essayer de voler, je n’ai pas ce courage, excuse-moi.
– En es-tu sûr ? Tu refuses la chance, l’étape supérieure ?
– Je n’ai pas le choix, Vespero, c’est impossible…

Il me poussa dans le vide.
Je les entendais crier « Vole, Vole, Vole ». J’étais terrorisé, je hurlais, je voyais le rivage, les rochers se rapprocher très vite, trop vite. J’allais m’écraser. Tout n’était-il donc que question que trahison ? Mes amis ne seraient-ils qu’ennemis, leurs conseils que poussées vers l’abime ?

Je vis mes deux vies défiler devant mes yeux : celle de l’ordre, de mon parcours de fils prodige d’un système auquel je croyais, qui était très confortable, mais au final si pervers, si pauvre ; celle de la caravane qui semblait plus riche mais qui pouvait être rêve non réalisé, mensonge au mieux, mort au pire…

A quelques mètres du sol, je vis distinctement la roche sur laquelle j’allais m’écraser, mourir. Un papillon me frôla. J’entendis son cri. Le cri d’un papillon ?
Qu’avait dit Fébra le premier jour, au sujet du papillon, de la lune ?

Je me souvins des gestes que l’on m’avait appris, quelques décennies auparavant. Les gestes d’une nage : la brasse je crois.

Mes bras embrassèrent l’air, mes pieds me poussèrent vers le haut…La terre finit par s’éloigner…Je nageais, comme par magie, vers la lune, grimpais la marée, pénétrais le sommeil que les villes voulaient cacher.
Au fur et à mesure que je montais plus haut, plus près vers l’intense lumière de la lune, la voix de Fébra se faisait plus forte, plus grave dans ma tête.

« Non, ce n’est pas la fin, mon bel ami, non ce n’est pas la fin, mon seul ami. Ce n’est pas la fin des projets que tu avais élaboré, de ce qui valait la peine…Imagines-tu ce que tu pourrais être, sans limite, libre ? Chevauche le serpent en direction du lac, du lac millénaire. Chevauche le bus bleu du clair de lune…
Je suis désolé de te laisser ainsi, seul, mais tu ne m’aurais jamais suivi jusqu’au bout. Rassure-toi, ce n’est pas la fin de nos rires, de nos doux mensonges, de ces nuits où la tentation de mourir était forte. Ce n’est pas la fin… »

Je n’avais pas tout compris, les messages étaient souvent cryptés, impossibles à déchiffrer de premier abord, mais quand je vis les portes de l’aube, là-haut, quand je fus à l’intérieur des nuits, quand je fus brûlé par le soleil, je compris que j’étais, moi aussi, un roi lézard, que je t’obtiendrais, toi, ma cité de nuit, toi, ma maison de Jacinthes, ma reine de l’autoroute. Je compris que je pouvais tout réaliser, parce que tu m’aimeras deux fois, une pour aujourd’hui, une pour demain, mon enfant sauvage.

Clément Beylet, d’après la pochette de Strange Days – The Doors

 

Clément Beylet est le capitaine du navire « Admirable Nelson ». Dans la cale du bateau, quantité de nourritures terrestres : des bibliothèques poussiéreuses, des voyelles et consonnes semées pêle-mêle, des raisins colériques, des mauvaises graines importées d’Australie, une danse du soleil par ci, des chants de coton par -là, d’étranges créatures aussi : le roi lézard, l’Iguane torse nu, la Vénus en fourrure, l’espadon-trombone, la dame renard, le sergent poivre et que sais-je…

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