Pochette-Surprise N°7 : Noir Espoir (par Patrice Goudin)

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14 auteurs, 14 nouvelles originales inspirées par des pochettes de disque… 14 pochettes-surprise à ouvrir tout au long de l’été…

Le son lourd des cloches s’était tu. Les invités se dispersèrent, emportant les carreaux émaillés qu’elle avait disposés dans une corbeille à leur intention. C’était le nuancier du grand céramiste, ses essais de pigments et de cuisson. Au revers de chaque plaquette un numéro renvoyait à une ligne du carnet dans lequel il consignait ses recettes.

Maria l’avait posé entre les mains de son mari avant l’incinération. Les cendres des secrets s’étaient mêlées à celles du créateur. Elles remplissaient l’urne qu’il avait lui-même fabriquée en Raku. Un entremêlement de noirs, de gris et de mauves profonds, parsemé des fines veinules charbonneuses que la technique faisait apparaître de façon aléatoire. Comme seule lumière, il avait posé ça et là quelques tâches d’or, les mêmes qui parsemaient ses yeux.

La veuve posa l’urne sur le four à bois qu’il avait construit de ses mains. Elle s’en occuperait demain. Pour l’instant, elle voulait se laver de l’odeur de l’encens, de l’épais parfum des fleurs trop nombreuses, du relent de mort qui collait à ses vêtements. Eux aussi elle s’en débarrasserait demain. Elle retira sa robe noire, sa préférée, qu’elle avait rarement portée parce qu’ils ne sortaient presque jamais. Lui, Antoine, l’artiste de la colère, toujours au travail, les yeux rongés par l’alcool, les bras brûlés par le feu. Toujours à hurler contre Dieu, le Diable, le monde, sa femme. Elle, terrée dans sa peur au fond de cette maison sans lumière qui ressemblait à une tombe.

« Il doit être en route pour les enfers, en cet instant », pensa Maria en souriant, « quelque part au sein d’un des brasiers qu’il avait allumés dans son âme ». L’Enfer. Vingt ans qu’elle y goûtait à cause de son génie qui avait tout dévoré. A cause de tout ce noir, décliné en mille teintes, qui avait fait sa réputation. Leur maison était sa grande œuvre. Les murs centenaires étaient couverts de ses essais, de ses échecs, et aussi de ses plus magnifiques travaux, qu’il avait toujours refusé de vendre. Il s’était essayé un temps au vitrail avant de revenir exclusivement à la terre. Depuis, les fenêtres dégoulinaient d’irisations morbides. Du noir partout, jusque dans la salle de bain dont il avait cuit et posé le carrelage, jusque dans la chambre dont le grand lit en teck était incrusté de fabuleux émaux.

Il avait besoin de vivre en permanence dans cette ambiance, disait-il, pour rester lui-même, pour continuer à créer, à produire, à se renouveler sans se perdre.

Les carreaux qu’elle avait offerts après la cérémonie portaient tous sa marque. Ils valaient une fortune sur le marché de l’art. C’est tout ce que les vautours auraient. Elle verrait demain pour le reste.

Maria fit longuement couler l’eau brûlante sur sa peau avant de pouvoir se réchauffer. Sa silhouette claire se détachait sur la faïence noire. Elle se frotta avec vigueur pour arracher les derniers restes de mort qui s’incrustaient dans ses pores, les ultimes cendres du génie, comme celles dont il n’arrivait pas à se débarrasser le soir et qu’elle retrouvait au matin dans les draps et dans ses longs cheveux blonds. Son corps mince ondulait devant les lignes brisées du motif inventé par Antoine. Les murs disparurent doucement derrière la brume blanche et pure qui l’entourait. Elle commença à se sentir bien, cessa de frissonner. Elle redécouvrit le plaisir de sa peau sous ses doigts. Son corps de femme renaissait au fur et mesure que la chaleur s’installait. La liberté, la joie, affluaient de nouveau dans ses veines.

La lumière s’éteint brusquement. Encore un court-circuit. Cela arrivait souvent. Antoine avait toujours refusé qu’on touche à la maison, sa « création totale », pour faire les réparations nécessaires.

Maria coupa l’eau, chercha une serviette à tâtons. L’obscurité était complète. Elle passa la main le long du mur humide. Il était étrangement rêche, comme de la terre brute, glacé malgré toute la vapeur. Le sol collait sous ses pieds. Il lui semblait avancer sur de la glaise. Elle arriva à la porte sans trouver de drap de bain. Elle se dirigea vers la chambre. Ses mains tendues frôlaient les murs de plus en plus froids. Entre temps, la nuit était tombée. Elle pesta contre les vitraux qui empêchaient la clarté de la lune de pénétrer.

La porte de la chambre gémit encore plus tristement que d’habitude. Le lit était en feu et les flammes étaient noires.
Au-dessus, comme cloué au mur, le corps d’Antoine se dressait, immobile et droit. Il la fixait de ses yeux pailletés. La peau carbonisée était plus sombre qu’aucune de ses œuvres. Le carnet secret reposait entre ses mains jointes.

– Où sont mes carreaux ? demanda-t-il de la voix la plus douce qu’il ait jamais eue. J’en ai besoin pour payer mon passage. C’est pour cela que je les ai faits. Toute ma vie, toute ma vie passée à préparer cet instant. C’était ça mon secret, pas ce carnet.

Les pages vides de celui-ci défilèrent quand il le jeta aux pieds de sa femme.

– J’avais tout en tête. Le vrai trésor, celui de mon éternité, ce sont les carreaux. Où sont-ils ?
– Aux quatre coins du monde, éparpillés ! lui cria-t-elle. Aux mains de tes admirateurs, ceux qui t’ont entretenu dans ta folie, ceux qui ont financé l’enfer que tu m’as fait vivre et qui ont repris leur mise. Cours après eux, maintenant !

Antoine se détacha du mur pour se jeter sur elle mais fut arrêté par la barrière de flammes sombres qui remplissaient la pièce. Derrière lui, le stuc noir s’effondra. Le plafond céda. Les étoiles entrèrent par milliers. Le spectre s’évanouit dans la nuit sur la note suraiguë d’une poutre qui flambe.

Le corps nu de Maria gisait à côté des restes calcinés de la maison. Dans cet univers d’un noir pur, la lumière rasante de l’aube soulignait un infime relief sur un tesson de céramique. La marque du génie, les initiales de sa devise : Ars Caritas, Deus Caritas.

Et la veuve souriait dans son sommeil.

Patrice Goudin, d’après Back in Black – AC/DC

 

Patrice Goudin a écrit et mis en scène plusieurs pièces de théâtre, joué dans beaucoup d’autres, publie sous les plumes de Pégéo et Théo Knock dans Le Bocal, a plein de nouvelles en stock, et travaille comme consultant en management quand il a vraiment besoin d’argent. Le reste du temps il calme ses angoisses existentielles en se plongeant dans les arcanes de la physique quantique, qui en permettant d’être dans plusieurs états à la fois jette les bases d’une schizophrénie décomplexée.

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