Pochette-Surprise N°6 : Fear Of Pop (par Fabien Pesty)

Fear of pop 2

14 auteurs, 14 nouvelles originales inspirées par des pochettes de disque… 14 pochettes-surprise à ouvrir tout au long de l’été…

Ah les petites salopes ! Ah les sales chiens de Satan, les enfants de rien, les traîtres complotistes ! Les cowboys de comédie musicale ! En plus c’est carrément fastoche, avec des chevaux ! Moi j’ai le cul à l’air et les balloches qui rebondissent à chaque enjambée. Au mieux, si je m’en sors, on va me faire un procès pour avoir secoué des bébés.

Ça fait des jours que je cours comme ça. Bon, peut-être pas des jours, mais bien dix bonnes minutes. J’ai envie de m’arrêter, de dire « pouce, on fait une pause », de m’allonger dans l’herbe et de m’en griller une. J’ai quarante années de tabac qui sont du même avis que moi.

Je suis à portée de lasso. J’ai déjà senti deux fois la corde me caresser les omoplates. J’ai l’impression qu’ils ont fait exprès de me rater, pour me faire accélérer le rythme à coup d’injection d’adrénaline.

Qu’est-ce que je fous à poil ? me demanderez-vous. J’allais y venir, laissez-moi en placer une ! Alors voilà, j’étais en train de besogner ma petite amie, une fille avec des seins comme ça. C’est pas les clients du Killdog Sheetriver Bar (« le café des sports », ndt) qui diront le contraire : le cul vissé sur le tabouret, les yeux hameçonnés au décolleté de la serveuse, ils bavent pire que des escargots dans un seau de gros sel. De temps en temps y’en a un qui cligne son œil crevé et me gratifie d’un sourire sans dents pour me signifier la chance que j’ai (« ben mon cadet, tu dois pas t’ennuyer », ndt). Alors quand le service se calme, elle traverse le bar en tortillant du croupion, elle détache son tablier et le pose sur le bar. Puis sans se retourner, elle disparaît dans l’arrière-salle. J’attends les cinq minutes réglementaires pour pas éveiller les soupçons (quelle hypocrisie …), et je monte la rejoindre dans ses 9 m² à l’étage. Là, je peux l’appeler « chérie » et lui faire d’autres trucs dégueulasses du même acabit.

Quand j’ai entendu les sabots de leurs chevaux dans les escaliers, j’ai su sans trop savoir pourquoi que du moche m’arrivait. J’ai pas cherché à lire l’indice en bas de mon écran chez moi ni à demander l’avis du public : j’ai attrapé mon cul et j’ai sauté par la fenêtre. Le temps de me retourner, et j’ai vu que les deux cowboys empruntaient le même itinéraire que moi. On doit avoir un GPS de la même marque.

Ça fait donc dix minutes que ça dure, qu’ils me coursent à travers les champs de maïs, dans la forêt, par la rivière, et qu’ils hurlent qu’ils vont me rattraper, en ponctuant mes prédictions d’avenir proche par des « sale petit fils de pute » dont ils ont le secret.

Alors que je suis en train d’attaquer la luzerne, un lasso m’attrape la cheville et l’autre me passe la corde au cou. Je me débats tel le poisson dans l’épuisette, mais je sens bien que je donne plus dans le baroud d’honneur que dans l’efficacité. L’entrave commence à raréfier l’air destiné à mes poumons, et je m’écroule la truffe dans l’herbe, prêt à mourir la bite à la main. Je crains le « pop ».

Je les entends descendre de leur monture et s’approcher de moi. Un des deux affreux me plante la pointe de sa santiag dans les côtes et me retourne sur le dos. A travers mes paupières, le soleil m’enlève un dixième de vue à chaque seconde. Je sens l’étreinte se desserrer autour de mon cou, et l’air qui se fait à nouveau plus fluide m’arrache les bronches et me provoque une quinte de toux à m’en déchausser les dents. J’entrouvre les yeux. Je vois d’abord de la fumée sortir de ma bouche quand je tousse. Puis derrière ce rideau de fumée, je devine les deux visages en contre-jour. Dans une parfaite synchronisation, ils retirent le brin d’herbe qu’ils mâchouillaient, s’approchent de moi et me crachent à la gueule. « On t’avait bien dit qu’on finirait par te rattraper, connard ». Et ils partent à rire comme des sales trouducs de bossus.

Ça y est, la bonne case s’allume dans mon cerveau et je parviens enfin à les identifier. Ah les sales traîtres complotistes ! Une ultime quinte de toux me fait cracher une fumée de barbecue allumé avec des pneus. Je sens mes poumons se décrocher, et dans un dernier effort je dégueule deux morceaux de charbon noir.

Ce soir, les deux cowboys Marlboro ont encore fait une victime.

Fabien Pesty, d’après la pochette de Volume 1 –  Fear Of Pop

 

Fabien Pesty est né en 1976 dans le Loiret, où il a passé son enfance dans la caravane de ses parents forains.  Alimentairement informaticien, Isérois d’adoption, nouvelliste de concours, il a sorti son premier recueil de nouvelles « La cour des innocents » en février 2014, aux éditions Paul & Mike.

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