Pochette-Surprise N°5 : Rockin’ Vincent (par Patrick S. Vast)

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14 auteurs, 14 nouvelles originales inspirées par des pochettes de disque… 14 pochettes-surprise à ouvrir tout au long de l’été…

Matinée de printemps aux puces de Saint-Ouen ; le soleil invite à la farniente. Vincent marche dans sa tenue hybride, synthèse du banlieusard et du beatnik en mode « Élucubrations d’Antoine » de 1966. Il met le cap sur l’étal de Momo, son disquaire favori : un homme corpulent à la tignasse rousse, qui surveille ses bacs d’un œil expert. Vincent plonge dans sa rangée de prédilection, celle d’où l’on sort quelques vinyles des Beatles ou des Stones, voire du Pink Floyd ou de Bowie. Il commence son tri sans rien trouver de folichon quand, sans prévenir, apparaît une pochette qui a fait son temps, avec la photo d’un gars tout de cuir noir vêtu, une chaîne argentée autour du cou, les cheveux peignés à l’arrière à grand renfort de Pento, posant avec une main gantée soutenant le menton. Vincent n’a pas encore eu le temps de lire le nom de l’intéressé, qu’un gros type qui s’est glissé à ses côtés, lui arrache la pochette des mains. Un Perfecto sur le dos, la banane couleur aile de colombe lui tombant légèrement sur le front, il regarde fixement le jeune homme et lui demande :

– Tu connais ce mec ?

Vincent hausse les épaules.

– Ben, je découvre.

Le vieux plisse les yeux.

– Tu veux que je t’en parle et que par la même occasion je te raconte une histoire triste ?

Vincent acquiesce de la tête et le type se lance :

Le gars qui est sur la pochette, je l’ai vu pour la première fois sur scène à l’Alhambra, c’était en octobre 1961 et j’avais 18 ans. Il est arrivé dans sa tenue de cuir, avec sa chaîne autour du cou, au bout de laquelle pendait un médaillon à l’effigie de Jeanne d’Arc. Drôle d’idée pour un Anglais ! Car, ce mec était anglais et s’appelait Brian Maurice Holden, dit Vince Taylor. Accompagné par ses Playboys, son jeu de scène était fabuleux, sauvage, vraiment rock’n’roll. À côté de moi, j’ai remarqué un type coiffé à la James Dean, qui n’arrêtait pas de se trémousser et de chanter avec Taylor. À la sortie, je l’ai abordé et le gars m’a dit qu’il souhaitait former un groupe. Quand il m’a déclaré qu’il s’appelait Maurice, j’ai senti qu’on avait quelque chose à faire ensemble. Je taquinais ma guitare électrique depuis un moment et je commençais à pas mal me débrouiller. Mon frère jouait de la basse et connaissait un bon batteur. Avec, au chant, Maurice ayant adopté la même tenue que Vince, le groupe qu’on a tout de suite baptisé The Taylors, pouvait démarrer sur les chapeaux de roue. On a tourné pendant un moment puis, Maurice qui avait atteint ses vingt ans, a dû partir à l’armée et, époque oblige, pour l’Algérie et sa guerre traînant en longueur. Maurice en est revenu trois mois plus tard, mais dans un cercueil : une embuscade dans les Aurès. La carrière des Taylors a été stoppée net. Depuis, je taquine toujours ma gratte, mon frère prend encore de temps en temps sa basse et le batteur n’a jamais revendu son instrument…

– Triste tout ça, hein ? dit le vieux rocker en rendant le disque à Vincent.

Celui-ci reste muet tandis que l’autre lui tend sa carte.

– Au cas où t’aurais envie de parler de Vince avec quelqu’un.

Une semaine plus tard :

Vincent rentre chez lui dans sa tenue de skaï noir, une chaîne autour du cou. Les mecs et les nanas de sa cité le regardent comme s’il s’agissait d’un OVNI. Qu’importe, depuis qu’il a acheté l’album « Super Rock » de Taylor à Momo, il n’a pas cessé de le passer sur sa platine pour disques vinyles. Brian Maurice Holden est entré dans sa vie et Vincent est devenu Vince.

Dans sa chambre, il met le 33 tours en marche, se poste devant la glace de son armoire et, sur « Blue Jean Bop », adopte le même jeu de scène que Taylor, découvert sur Internet par le biais d’un scopitone. Il est sûr d’une chose désormais, il peut appeler le vieux rocker des puces de Saint-Ouen : Rockin’ Vincent and his Taylors sont prêts à prendre la route du good old rock’n’roll !

Patrick S. Vast, d’après la pochette de Super Rock – Vince Taylor

 

Patrick S. VAST (S. comme Samuel et non point comme Saint) est né le 28 mars 1953 à Berck-sur-Mer, une station balnéaire diamétralement opposée à Hastings (Angleterre). Cette proximité a contribué à ce que très tôt il aime le rock’n’roll. Autres pôles d’intérêt : le polar, la SF et le fantastique, ce qui lui a valu depuis 2009, la publication de cinq polars et de deux romans fantastiques… tout en restant branché rock.

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