Pochette-Surprise N°3 : Brigitte (par Laurence Biberfeld)

Brigitte

14 auteurs, 14 nouvelles originales inspirées par des pochettes de disque… 14 pochettes-surprise à ouvrir tout au long de l’été…

– Cet enfant que je t’avais fait, pas le premier mais le second, t’en souviens-tu ?

Trente ans sans une visite ! Trente ans qu’il m’avait fait interner, après le onzième ! Pas de pilule à l’époque, et pas beaucoup de bonne volonté de sa part non plus. Et violent, avec ça… Quinze ans de cauchemar, monsieur, à me faire tabasser entre deux accouchements, d’une année à l’autre… À trente ans, j’ai jeté l’éponge. Pour qu’il arrête de m’engrosser, y’avait qu’une solution. Que je me casse, ou qu’il meure. J’étais chez moi, dans la maison de ma mère. Peuchère… C’est qu’il tenait à la vie comme un chiendent, ce salopard. Il a mal digéré sa mort-aux-rats, mais il l’a digérée ! Il me restait plus qu’à feindre la folie furieuse… “Oh ma folie mon beau cancer, recouvre-moi de fleurs de fer de l’atelier de Lucifer”… Même lui y a cru. Et depuis, je suis une femme heureuse. Plus de torgnoles, plus de couches à laver, plus de bouffe à faire, plus de dernière corvée de la journée… le paradis ! Si ce n’est que quand même, ne pas l’avoir estourbi me restait un peu sur l’estomac. Comme quelque chose d’inachevé, un échec… C’est l’histoire de toutes les vies, il était une fois, mais pas deux. Fallait que je règle ça.

Alors quand je l’ai vu se pointer, l’arsouille… Le bonheur !

– Quel sale temps, a-t-il râlé.

– Il pleut, c’est tout ce qu’il sait faire.

L’herbe verte rayonnait sous la pluie. Quand nous étions ensemble, je cueillais les salades sauvages. Je lui ai souri. Il avait l’air con, sous son parapluie. Moi je buvais les gouttes fraîches par le crâne, des fleuves gris se tortillaient dans mes cheveux et imprégnaient ma vareuse. Il me regardait, contrarié. Si je m’en souvenais, de Jasmin ! Je l’avais vu la veille.

– Connais tu les pissenlits ? Tu les verras vendredi dans un plan très inédit

– On est vendredi, a-t-il répondu en levant les yeux au ciel.

Drôle qu’il ne s’y soit pas attendu. Et vlan, dans la carotide. J’ai regardé autour de nous. Les fous ne craignent pas la pluie, et ils se foutent complètement des affaires les uns des autres. C’est si reposant… J’aime bien ce coup, pas de sang, pas de vomi… Je supporte très mal les morts et les blessés. À la guerre comme à la guerre… Comme à l’amour… Quand c’est terminé ils gisent comme des vieux, un peu disloqués, des lacs bleus sous les yeux...

– Que ferais-je de vous mon homme-objet ? demandai-je à cet enfoiré.

C’était si gentil de la part de Jasmin de me l’avoir offert pour mon anniversaire. Ce gosse ne sait rien me refuser. Il faut dire que ça l’arrangeait aussi, car il a eu le bon goût de récupérer tous les actes de propriété que mon tuteur légal (cher Solal, il se contrefout du pognon, seuls les chiffres l’intéressent) gère admirablement depuis ma mise sous curatelle. Trois clignements de cils, un sourire, et Solal a signé, avec mon accord et sous mes encouragements. Jasmin gérera à son tour (il aime aussi les chiffres, il voit leurs couleurs) pour le profit de ses dix frangins et frangines. Exit Ducon.

Ducon, dans l’herbe, me regarde d’un air suppliant. Qu’il est beau ce parc sous la pluie, on se croirait dans un tableau de Jérôme Bosch version psychédélique. Ta mort couche avec une femme nue aux yeux fermés. Elle est belle, dans le simple appareil d’une fille arrachée au sommeil éternel. Comme moi, bientôt. Je vois ton gros caillot qui se déplace, bientôt ton cœur inhabité sera pris d’un hoquet final. Ça y est, les gouttes d’eau ne te font plus fermer les yeux, enfin ils s’emplissent de larmes qui coulent en torrents sur tes joues. Nous aurions pu faire une promenade dans le parc, je t’aurais montré ma chambre. Dommage que tu sois mort.

Je sais que vous êtes là, monsieur. Vous n’avez jamais entendu parler de dialogue avec les morts ? Bien sûr que non, Jasmin n’existe pas. Il est mort à sa naissance, le pauvre. Ce fut notre seul enfant. On dirait que mon histoire ne vous plaît pas. Vous voulez que je vous en raconte une autre ? Mais peut-être, après tout, n’aimez-vous pas les femmes ? 

Laurence Biberfeld, d’après la pochette de Brigitte Fontaine est folle

 

Laurence Biberfeld est une ancienne institutrice. Elle dessine et écrit depuis toujours et a cessé de gagner sa vie autrement depuis une douzaine d’années (donc ne la gagne plus mais s’éclate à écrire et dessiner).

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