Pochette-Surprise N°15 : Les murs (par Pierre Rouffignac)

pinkfloydthewall

Pierre Rouffignac fait le mur et les « pochettes-surprises » jouent les prolongations sur Oyoboo…

Juillet 2014 : 7h10, soleil rasant. Les dernières affaires qu’il me fallait te rapporter sont soigneusement rangées dans la malle. Seul, ton vélo sur la banquette arrière cherche sa place.

Contact. Et 2×80 watts qui hurlent dans mes oreilles « Another brick in the wall ».

Une pierre de plus dans le mur.

Dans le nôtre.

Qui s’effondre…

 

Juillet 1979 : J’ai 17 ans. Les collines du Kochersberg sont plus belles que jamais, écrasées sous un soleil qui à toute heure brûle nos corps et nos têtes.

Eté magique !

Première moto, bac de français réussi, parents en vacances.

Liberté, insouciance, partage, amitié.

Musique !

 

Juillet 2014 : Plus d’un an que j’écoute cet album en boucle dans la voiture. De toute façon, cela fait 35 ans que je ne m’en suis jamais longuement éloigné. Et quelle que soit la chanson, ce matin-là, une larme aurait de toute façon coulé.

Ce qu’il me reste de toi est dans la malle et j’ai le soleil en pleine gueule.

N’oublie pas !

 

Juillet 1979 : Philippe, l’aîné, nous regarde d’un air satisfait, mains dans le dos. Dans son garage, la sono est branchée pour tout l’été, et nous nous y retrouvons au gré de nos emplois du temps respectifs, de jour comme de nuit.

Son trésor bien caché ? Un vinyl double, pochette blanche et juste quelques traits noirs qui symbolisent un mur.

Le mur ?

Celui du Velvet Underground ?

Non ! THE Wall !

 

Juillet 2014 : Je ne suis pas parvenu à franchir le tien et tu n’as pas réussi à briser le mien. Encore 20km et tout sera fini. 7h40, soleil rasant, je pleure.

Juillet 1979 : Je ris. Allongé à même le béton, un vague coussin sous la nuque, je savoure dès les premiers accords. J’ai juste envie de fumer, de boire, de fermer les yeux, de faire l’amour et de me laisser emporter. Nous sommes quatre cette nuit-là à partager cet instant. La porte du garage est close. Y a-t-il quelqu’un dehors ?

Is there anybody out there?

 

Juillet 2014 : Je m’approche de toi pour la dernière fois. Les pédales de ton vélo râpent maintenant ma banquette en cuir, détail dont je me fiche totalement.

Ooooooh babe, don’t leave me now!

 

Juillet 1979 : A tour de rôle, nous retournons les faces de ce disque jusqu’au lever du soleil. Le diamant de ta platine, Philippe, est inusable.

Café du matin sur les derniers riffs, partir bosser en attendant le soir, et pouvoir recommencer.

 

Juillet 2013 : J’ai 51 ans. Un an déjà… J’ai enfin fait l’amour sur cette musique.

Avec toi.

Tu ne la connaissais pas, mais tu te l’es appropriée tout de suite, chaque note de chaque morceau, chaque accord, au gré de ton désir, au rythme de ton plaisir.

Cet album semblait n’attendre que toi.

Eté magique.

Musique !

 

Septembre 1979 : Il a bien fallu que nos parents reviennent, que la sono soit rangée, que l’été se termine. Mais dans ma tête, rien n’était fini.

 

Juillet 2014 : J’ai posé ton vélo dans l’escalier du sous-sol et j’ai gravi les trois étages pour  poser tes dernières affaires. Je ne sais même plus si tu m’as embrassé. Je me souviens juste que tu as mis dans un vase les roses que j’avais coupées pour toi dans le jardin avant de partir.

Le mur dressé entre nous était devenu infranchissable. J’étais à l’ouest, et toi, plein est.

Nous n’avions rien de heroes, et moi, ce soir, je t’écris.

Seul, face à ce mur …

 

Hey you !

 

Pierre Rouffignac, d’après la pochette de The Wall– Pink Floyd

Né en 1962 à Strasbourg, Pierre Rouffignac avait bel et bien 17 ans quand The Wall est sorti et est resté accro à « sa » musique de l’époque. Il aime aussi jouer des mots, oscillant plutôt entre la poésie et les calembours, et, maintenant, il s’essaye à l’exercice de la « nouvelle ». Il a participé à deux recueils à succès :  » Les Aventures du Concierge masqué » et  » A nos Amours, bordel ! »

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