Pochette-Surprise N°14 : Je veux être celle qui marche au soleil (par Céline Lapertot)

cyndi lauper

14 auteurs, 14 nouvelles originales inspirées par des pochettes de disque… 14 pochettes-surprise à ouvrir tout au long de l’été…

Le visuel. La forme. L’éclat. Voilà ce qui a toujours compté. L’art de mettre en scène un corps dont les mots ne valent rien sans spectacle.

Je suis une jeune fille de ma génération, une Marie-Odile qui se rêve en Cyndi, tatouée, fardée, colorée de la tête aux pieds. Une jeunette parfumée qui se rêve aventurière pour ne fixer aucune frontière aux ambitions qu’elle se borne à aimer. Mon rêve américain se mêle à la liberté de mon petit corps. Je n’ai jamais su parler, bouger, me mouvoir jusqu’à l’œil des passants, et les patriarches, dans mes jeunes années quatre-vingt, veillent encore au maintien de la langue, pleurent ce plaisir un peu trop gourmet de la liberté. Je rêve l’épanouissement de mon corps à travers les clips à la télé et les vinyles aux images bruyantes.

J’ai commencé petit.

Les pères, il faut les ménager, dans leur bonheur prospère toujours pauvre en imagination, ils ne souhaitent pas nos larmes. Ils ne veulent pas que les garçons nous fassent sangloter. J’ai peint mes lèvres et mes yeux, rosé mes joues, mis de la couleur à mon teint effacé, je me suis plu dans mes rires prometteurs où rien ne pointait encore de la mère qu’on me demanderait un jour de devenir. Ah maman et son petit sourire inquiet, elle ne sait pas que la musique éveille les corps, elle ignore comme une image vaut mille réprimandes, dans un cœur qui cherche la confirmation d’être soi.

Enlève tout ce rouge, ma fille, la musique, ce n’est pas ce qui fera ta vie.

Le maquillage ne m’a pas suffi.

Je voulais de la couleur sur l’étendue de mon corps, des territoires qui n’appartiennent qu’à moi, que j’ouvre à l’exploration si l’envie m’en prend seulement, l’ivresse de la vie jusqu’à mon nombril. Des soleils sur mes épaules car les montagnes sont parfois difficiles à arpenter. Les pères, il ne faut pas les brusquer, alors j’ai attendu ses fesses et son journal sur le canapé, sa bouche occupée par la dégustation d’une bière, avant de laisser respirer mes bras tatoués.

Ma fille, tu deviens n’importe quoi. La musique te vend du rêve, du vent en brique pour les écervelés dans ton genre.

Mais je ne suis plus Marie-Odile. Je suis une Cyndi en pleine ascension de mon corps. Je veux marcher vers soleil.

Le tatouage ne m’a pas suffi.

Les Cyndi se rasent bien une partie de la tête, elles. Un gros Fuck sur la moitié de leur crâne à l’adresse d’une société qui les rêve assises à table, un économe et des pommes de terre à la main. Une petite nappe cirée et un tablier fleuri. J’aime la rousseur orangée de mes cheveux, papa dont le cœur est si fragile, n’a pas vacillé, contrairement à ce qu’il m’avait annoncé. Il vit, papa, et moi, je suis plus vivante que jamais.

J’aime les vinyles aux femmes ultra fardées, c’est du rêve, du vent, du bluff, de la mascarade qui me jette de la poudre dans les yeux. Mais la musique ouvre les cages des jeunes filles qui se veulent femmes et moi je veux être celle qui marche au soleil.

 

Céline Lapertot, d’après la pochette de Girls just wanna have fun– Cyndi Lauper

Céline Lapertot est née en 1986 à Lunéville. Après des études de lettres modernes, elle a passé le CAPES et est devenue professeur de français au collège. Elle est mariée, mère de famille, et auteur d’un roman intitulé Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre (Prix littérature de l’académie rhénane Juin 2014) 

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