Pochette-Surprise N°13 : Dirty (par Marion Chemin)

dirtySonic

14 auteurs, 14 nouvelles originales inspirées par des pochettes de disque… 14 pochettes-surprise à ouvrir tout au long de l’été…

« Mon cher amour,

Puisque je ne voulais pas attendre d’être mort pour apprécier d’en haut tes larmes le long de ta mignonne petite face, c’est d’ici-bas que je t’invite à lire ces lignes.

Je t’écris du bout de ma table, du bout de ma rue, du bout de mon monde.

Me connaissant par cœur, tu devines à ma droite le cendrier débordant encore fumant, tu es aussi presque capable d’entendre le tic-tac mécanique de l’horloge de la cuisine, seule relique de notre passé commun avec le cadre dans l’entrée nous représentant tous les cinq. Ah, Julia, la jolie famille que nous étions. Oui, vraiment. Papa, Maman, le chien Pickle, le grand Tim, et la petite. La Petite, devrais-je écrire. Car je ne sais pas si tu t’en es rendu compte mais depuis sa disparition, tu n’as plus jamais été capable de prononcer son prénom. Or, ma tendre aimée, notre fille s’appelait Valentine. Permets-moi de parler d’elle au passé, je m’en expliquerais plus tard si tu permets. »

De satisfaction, Louis s’étira en relisant ces quelques lignes. Il avait réfléchi toute la nuit, c’était pour lui un moyen original de fêter ce funeste anniversaire auquel chaque 13 août, il ne manquait ni d’allumer une bougie au bord de la baignoire, ni d’acheter le journal. Ce 13 août-là allait être spécial, il n’en doutait pas. Déjà, son ex-femme ne publierait pas une 25e photographie de Valentine à l’âge de 4 ans estampillé d’un pathétique « On ne t’oublie pas » dans la presse locale. Pas le temps pour ça, le 13 était dans deux jours et elle aurait déjà lu sa lettre.

Louis avait aimé Julia comme on aime pour soi, jalousement. Ensemble ils avaient eu Tim puis quelques années de bonheur avant l’arrivée de la petite qui devint l’unique centre d’intérêt de Julia. Très vite, Louis se sentit évincé de cette relation fusionnelle et il nourrit au fil des mois une rancœur crasse contre le fruit de sa propre chair prénommé pourtant Valentine, symbole des amoureux.

Fort heureusement, au bout de quatre ans, l’enfant disparut mystérieusement en bas de chez elle et Louis reprit sa place d’époux attentif et s’impliqua dans les recherches.

 « Longtemps j’ai cru que la perte de notre fille nous rapprocherait. Longtemps j’ai espéré. Et puis, tu le sais aussi bien que moi, c’est le contraire qui s’est passé. Je pense évidemment que si j’avais su comme les choses allaient tourner en ma défaveur je n’aurais pas agi. A bien y réfléchir, c’est peut-être toi que j’aurais dû tuer, j’aurais moins souffert. Oui, Julia, c’est moi qui ai fait disparaître notre fille de notre vie il y a 25 ans. Sans me douter une seconde que sa perte allait nous la rendre encore plus présente. Je me disais qu’avec le temps tout s’arrangerait et puis, non. Tu ne m’as plus supporté et tu es partie brutalement, sans même une explication valable. Comment peut-on agir comme ça ? Il ne faut pas avoir de cœur… Je te plains Julia, je te plains pour ta lâcheté. Je continue de t’en vouloir mais ça va mieux. C’est pour cela que j’ai la force de t’écrire aujourd’hui. Ça me fait du bien, je le sens. »

Après s’être allumé une énième cigarette, Louis reprit sa prose. Il ne savait plus si ce qu’il entendait était toujours le tic-tac de l’horloge ou les battements de son cœur qui se faisaient de plus en plus forts dans sa poitrine.

« Puisqu’un jour, inéluctablement tu demanderas « a-t-elle souffert ? » et que tous autour de toi te répondront que non, je peux, chérie, t’assurer le contraire. Je ne suis pas un tueur, je n’ai ni l’art ni la manière. De surcroît, j’étais jeune et nerveux, comprends donc que j’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois.

La noyade n’est pas une mince affaire, fusse-t-elle quand on a 4 ans.

Si cela peut par contre te rassurer, j’ai enterré notre enfant avec son éternel doudou en crochet rouge. Celui avec les petites antennes ridicules. Je me suis dit qu’ainsi elle se sentirait moins seule dans les limbes, pauvre petit ange.

Ne me demande pas où son corps repose. Depuis le temps, j’ai oublié.

Bien à toi,

Louis. »

Marion Chemin, d’après la pochette de Dirty – Sonic Youth

Marion Chemin est née le jour de la sortie du premier album des Clash, le 8 avril 1977. Elle ne fête pas ses 17 ans puisque ce même jour on retrouve le corps sans vie de Kurt Cobain. Depuis, elle écrit de sombres histoires. Allez comprendre…
Dernières parutions:  Lithium, nouvelle in « Nevermind, 13 nouvelles grunges et noires ». (Buchet Chastel 2014) Honfleur de Pavés, (FL Editions, 2014).

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