Pochette-Surprise N°11 : Sous la corde, la tristesse du clown (par Michaël Moslonka)

enfoncez-l-clown

14 auteurs, 14 nouvelles originales inspirées par des pochettes de disque… 14 pochettes-surprise à ouvrir tout au long de l’été…

De Rico la fripouille

à Zeppo le fou blanc

Combien y a-t-il de clowns

qui sont devenus déments

Les Béruriers Noirs – Deux Clowns

Hexagone 2095,

– Seule, avec la nuit, maussade hôtesse, récite la voix féminine derrière le sac de tissu noir, je suis une artiste qu’un dieu moqueur condamne à peindre dans les ténèbres !

– T’es surtout une saleté de déviante que j’vais pendre ! lui répond Anatole Deibler. Mais t’as raison, tu vas continuer tes horreurs chez la Camarde !

Solitaire, au milieu de la place, le bourreau toise la condamnée qui attend de se balancer au bout de sa corde. Chez les Deibler, on a été bourreau de père en fils. Cela remontre à très loin. Maintenant, les Deibler sont casseurs de pierres. La Grande Europe est un état civilisé qui ne tue pas ses citoyens. Du simple préjudice à l’irréparable, les criminels sont parqués derrière la Ligne de Démarcation. Là où ils se dévoreront entre eux. La mort ne survient plus que par négligence. Comme dans la Zone Industrielle Libre où la production nécessaire à l’économie fédérale prime sur les vies. Par négligence, donc. Voire par extrême nécessité…

– Et on ne risquera plus rien, dégénérée d’artiste ! assène le bourreau.

S’ils n’ont pas un cahier des charges précis, les artistes ne sont que des bêtes furieuses. Lorsque les autorités, soutenues par le peuple, ont appris qu’il en existait un – ou, plutôt, une – dans la Zone, l’évidence s’est fait jour : c’était elle la coupable ! Certainement pour trouver l’inspiration. Peut-être, était-elle déjà en train de réaliser une œuvre. Comme il n’y a pas eu de procès, elle n’a pas pu s’expliquer.

Oui, cette exécution était nécessaire. Il fallait absolument rassurer la population très secouée par les récentes atrocités qui l’ont frappée : toute une série de cœurs arrachés… Bien sûr, celle-ci n’assistera pas à la pendaison. Ordre a été donné aux habitants, par les Maîtres, de rester derrière leurs volets fermés. L’autorisation de tuer n’ira pas jusqu’au voyeurisme – un comportement indigne d’une civilisation telle que La Grande Europe.

Des bruits de pas sur le pavé de la place font se retourner le bourreau.

Un nain au chapeau en tuyau de poêle s’approche. Il s’agit du responsable du cirque Zapata Bongo. Sa troupe et lui ont été mandatés afin de dérider la population apeurée par les meurtres et, de ce fait, moins productive.

– Z’avez pas à être ici, m’sieur Gibus, lâche Anatole d’une voix bourrue avant de hausser les épaules. J’imagine que vous l’saviez pas, hein ? Les Maîtres vous ont fait venir d’loin…

– Tout à fait, bourreau, concède le nain. Ils nous ont fourni la nourriture, le contenu de notre programme à présenter et même les répliques de mon unique clown au nez rouge, mais rien sur l’interdiction d’assister à une bonne pendaison !

– Ah ! l’Auguste ! Oui, il m’a bien fait me poiler, se souvient Anatole.

Puis, certain que le Gibus des Maîtres va s’en aller, il se retourne et part d’un pas décidé vers son gibet. Un croc-en-jambe stoppe net son ardeur, et le bourreau s’écrase sur le sol. Un lourd postérieur atterrit alors sur son dos. Sous le choc, sa mâchoire claque si durement qu’elle lui tranche la langue.

– Ne le tue pas, Auguste, s’il te plaît…, demande Gibus d’une voix mielleuse.

– Quoi ? Deux quoi ? s’indigne le seul clown du cirque Zapata Bongo

 Sous lui, le malheureux s’étouffe de sang et de douleur.

– Les morts n’ont pas pour habitude de participer aux recettes de nos entrées…, explique le nain.

– Les morts n’ont pas pour habitude de participer aux recettes de nos entrées, gna, gna,gna…

– Auguste ! s’indigne le nain, les poings sur les hanches.

La tête de fripouille au gros nez rouge s’abaisse, pitoyable :

– Fini, Gibus, je ne t’imiterai plus ! Promis, croix de moi, crois-moi dur comme fer !

Tout en parlant, les mains gantées de blanc s’emparent de la tête d’Anatole et la tournent d’un coup sec. Les vertèbres craquent, les yeux de l’Auguste s’écarquillent d’effroi.

– Oh ! Trop tard ! Je suis désolé !

Confus, le clown s’écarte du corps, la paume de main plaquée contre sa bouche grande ouverte.

– Tu es décidément un sacré galopin ! le gronde Gibus.

– Oui, acquiesce le clown en se dandinant piteusement d’une savate sur l’autre. Mais je n’ai plus, du tout, du tout, du tout, le cœur à l’ouvrage…

– Aaah, soupire le nain, je sais que tu en veux à la Terre entière d’avoir perdu ton cœur à force que l’on te souffle ce que tu dois dire à nos spectateurs…

Il s’interrompt, pour contempler le cadavre.

– En même temps, il nous aurait dénoncés…, réfléchit-il à voix haute.

Le clown ne l’écoute plus vraiment. Il a sorti un couteau de l’une des poches de son grand pantalon.

– Je peux ? finit-il par demander en pointant la lame vers la jeune femme au bout de sa corde.

– Oh ? Oui. Oui, oui ! valide Gibus, une étincelle de cupidité s’allumant dans ses yeux. Fais, fais. Amuse-toi, pour de vrai. Les gens doivent continuer à avoir peur, nous n’avons pas encore assez d’argent…

Michaël Moslonka, d’après la pochette de Enfoncez l’clown– Bérurier Noir

Ancien éducateur de profession, romancier de passion, Michaël Moslonka est l’auteur de nouvelles, d’articles de fond (publiés dans des revues et fanzines français et québécois) et de romans aux genres variés : fantastique, jeunesse, sentimental et romans policiers. 

Plus d’infos : www.michael-moslonka.com

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