Pochette-Surprise N°10 : Le disque de la peur (par Maud Saintin)

cerrone

14 auteurs, 14 nouvelles originales inspirées par des pochettes de disque… 14 pochettes-surprise à ouvrir tout au long de l’été…

Elle me lorgnait depuis l’étagère du salon. Je ne m’approchais jamais de ce pan de mur sans une appréhension. Étendue sur le tapis à poils longs devant le téléviseur marron, les pieds balayant l’air, je la guettais. Dehors c’était l’apéritif, les voix des mes parents, les rires des invités. Papa allait rentrer, piétiner le pilou blanc et tendre la main vers la maudite étagère. Je le savais parce qu’après deux Martini-Vodka-Schweppes, Papa avait toujours envie de danser. Mon cœur de petit oiseau s’affolait dans ma poitrine.

– Je vais mettre de la musique.

J’en transpirais, hiver comme été. Tout en parlant fort pour entretenir le bourdonnement de rires, Papa promenait ses longs doigts sur les vinyles, les faisait basculer comme des dominos. La cascade vers l’enfer s’arrêtait sur… Le disque de la peur. Je me redressai, transie. A peine avait-il extirpé le carton  glacé que je bondissais et m’enfuyais à toutes jambes. Je m’enfermais dans ma chambre. Papa riait.

– Chérie, elle remet ça !

Je me plaquais de toutes mes forces contre la porte pour empêcher les sons d’entrer. Mais j’entendais quand même rugir. Cerrone finissait par me rattraper, des têtes de cochon et de chien monstrueux allaient virevolter au plafond et me dévorer. Cela amusait beaucoup mon père qui, à son quatrième Martini-Vodka-Schweppes poussait alors le volume à son maximum, jusqu’à en faire trembler mon village Majokit.

Quand Papa était rentré avec le disque de Cerrone, il m’avait tendu la pochette. Je fus immédiatement épouvantée. Pas seulement à cause des pattes d’éléphant surdimensionnées de Cerrone ou de sa chemise ouverte jusqu’au nombril, bien que cela eût déjà suffi à soulever un haut-le-cœur à n’importe qui. La mise en scène particulièrement élaborée ne pouvait que terroriser un enfant : dans une salle d’opération, le Roi français de la disco prenait la pose devant une table à roulettes sur laquelle reposait un mannequin scientifique.  Sur le carrelage, trois hommes en blouse blanche rampaient vers nous. Ils portaient d’affreux masques d’animaux. La pochette était ouvrante sur une double page plus inquiétante encore : Cerrone toujours, en costard blanc cette fois, se baladait dans une jungle artificielle habitée par des femmes nues aux têtes de cochon ou de chien crasseux. Elles s’agrippaient à la star qui, impassible, fixait l’objectif. Pire que la scène elle-même, la quiétude de son regard au milieu des ces choses étranges me rappelait à mes pires cauchemars. Je refermai alors la pochette en un éclair, mais une troisième image finissait de me secouer : Cerrone dont la chemise était maintenant ouverte jusqu’à la ceinture posait à sa batterie Ludwig transparente multicolore, tandis qu’à ses pieds d’autres créatures mutantes, nues, à tête monstrueuse – les mêmes ? me tendaient une main crispée.

La musique de Cerrone devint si intimement liée à ces images que les premières notes de Supernature suffisaient pour me terrifier. Aujourd’hui encore, les arpèges répétitifs de l’Odyssey Arp me tourmentent, et la voix cryogène de Kay Garner me glace toujours le sang. Will there be a happy end? Now that all depends on you.

Supernature, Supernature, Supernature, Supernature, Supernature, Supernature.

Maud Saintin, d’après la pochette de Supernature – Cerrone

Maud Saintin écrit des nouvelles, des blogs, des romans : « Je ne suis que son nègre » en 2012, puis « Moi non plus », sorti en avril 2014 (Un kilo d’étincelles Ed.). Maud est également auteure et interprète des chansons du groupe électropop MonMec  (album MonDisque). Elle a également collaboré sur l’album de l’Ordinaire Grand Orchestra (Grenoble) et Soulem (Londres)

Plus d’infos :  http://maudsaintin.blogspot.fr/

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