Passe-muraille (Jazz Edge Story 14)

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Les notes grimpent le long des pierres, passent la muraille, envahissent la cour. En fraude, en souplesse. Élégantes.
Assis sur son tricycle bleu, l’enfant ne bouge pas. Il écoute. La musique. Le silence. La musique. Le silence. La phrase reprend, s’arrête. S’arrête longtemps.
Le gamin pédale de toutes ses forces, s’engouffre dans l’ombre, se met à hurler, relève la tête quand il repasse au soleil, ouvre grand la bouche, change de note, tourne, tourne.
Il tient un tour complet sans respirer. Ombre, lumière. Ombre, lumière. Une sirène, un trait bleu, une incantation, l’ivresse du manège. Les pavés cassent la pureté du son. Le vibrato griffe les murs.
L’enfant s’arrête sous les fenêtres béantes. La musique se faufile à nouveau, l’encercle, l’emporte. Une autre phrase, plus vigoureuse, plus longue, galope d’une façade éclatée à l’autre. Silence. Il repart d’un hurlement sauvage. Au dernier étage, les ultimes pointes de verre scintillent. Stop. Il tend le cou, ferme les yeux, hume.
De l’autre côté du mur, le violon lui répond.

Le gamin repart, crie, rit, pédale, traverse l’ombre, écoute, offre au soleil la fente étrange de ses yeux, ses hautes pommettes tachetées. Il ne peut plus s’arrêter.
Les notes ruissellent, inondent la cour, se glissent par les ouvertures borgnes, expirent sur le pas de la porte arrachée.
Le mur s’effondre. Le violoniste entre, s’installe au centre de la cour. Et l’enfant rit, va chercher une note tout là-haut, au-dessus des toits, que même les pierres ne pourront érailler. Il tourne, tourne. Ombre, lumière, ombre, lumière. Il tourne pour entraîner la musique, pour que sonnent les pierres, que le musicien joue et soit heureux.

Les pavés mordent une roue du tricycle. Les lambeaux de murs se vrillent, accélèrent, partent à l’horizontale, s’arrêtent dans la brume. Le cœur de l’enfant bat contre sa tempe, résonne dans le sol, perd la mesure. Silence. La lumière écrase des perles de sueur. Ses yeux en biseau découpent la cour. Il est seul. Il écoute. La poussière absorbe le sang.

Par-delà les briques calcinées, des ambulances font la course.
Le gamin se relève, fonce, s’engouffre sous le grillage déchiqueté, quitte l’arène, surgit dans la foule. Des pneus crissent, une femme crie, des tôles grincent. Au loin, les sirènes se font lourdes. Sur le trottoir d’en face, la tête d’un jeune homme fait flip, regard noir inquiet, fait flap, regard ébloui. Il secoue sa bombe, finit son pochoir, saute sur son vélo, slalome entre les carcasses. La femme sur le crépi sourit trop fort. Une fissure traverse son œil. Elle fait peur. Le gamin s’enfuit à la poursuite du cycliste et des ambulances en imitant leur chant.
Au carrefour, le manège attend. L’enfant doit tourner autour pour garder les couleurs en vie.
Le violon est revenu. Son étui assourdit le tintement des pièces. L’enfant tourne, tourne, tourne pour que ça continue. Il offre ses yeux allongés au soleil, les ferme à l’ombre pour avoir peur et rire. Il tourne, tourne, tourne pour entraîner la musique et que la ferraille sonne.

A quoi jouait le musicien quand il était enfant ?

Théo Knock, 25 janvier 2016.

Musique : Avishai Cohen – Seven Seas
Image : Couscouschocolat, Licence Creative Commons.

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