Night and Day (Jazz Edge Story 3)

editeurs Roberto Baibich 2

Un vieil homme aux vêtements élimés descend la rue. La pluie détrempe ses tennis grisâtres. Un orteil a troué la toile. Son sac à dos noir, tout neuf, a la forme d’un violon.

Carrefour de l’Odéon, il s’arrête devant un café et regarde à travers la baie vitrée. C’est l’heure où la lumière de la rue et celle des échoppes se rencontrent.
Attablée au deuxième rang, sous les rayonnages de livres, une femme écrit. Des maillons de bagnard écrasent sa poitrine d’or et de chrome. Les bagues engloutissent ses doigts. Une toupie blonde, bouclée, parsemée de gris, s’encastre sur son crâne. Une poudre rose glace ses joues, pommettes tendues.
Que fait le musicien ?
Ses yeux pétillent, dansent, se perdent au loin. Son sourire est du voyage.
Que fait le musicien quand la femme relève la tête ?
Il compose, il jazze, il s’amuse. Il rêve. Il bondit d’une vague à l’autre.

Des lunettes dorées pincent le nez de la femme. Son regard fuse par dessus la monture. Elle découvre le visage du vieil homme qui lui sourit depuis son monde.
A quoi pense-t-elle ?
Le fond de teint craquelle à la commissure des lèvres. Les fissures se révèlent. Elle brûle. Ses pupilles flambent.
A quoi pense la femme quand le musicien lui fait un clin d’œil ?
A rien. Elle rêve, elle flotte.
Il claque des doigts, exécute quelques pas malicieux et s’en va. Sa tête chauve dodeline. Les néons s’y reflètent.

La femme rougit, plonge le nez dans ses papiers, les froisse, les enfouit en désordre dans une pochette de cuir rouge. Elle se lève, pressée, furieuse. Quelque chose tente de s’échapper. Des larmes, un baiser, un cri.
Elle fait voler le lourd rideau d’entrée. La pluie la cueille sur le trottoir.
Plus bas, l’homme tourne l’angle du boulevard Saint-Germain. Ses pieds continuent de danser. L’étui à violon est la dernière image qu’elle a du musicien.

Elle remonte vers le Palais du Luxembourg. Au loin, le théâtre de l’Europe écrase la perspective de sa façade monumentale.
Sur la petite place triangulaire, les livres délavés pendent aux branches du Paulownia en fleurs. Les lumières des cafés éclaboussent les feuilles flétries aux mots oubliés.
Un touriste asiatique les prend en photo.
Une grande blonde les prend en photo.
L’un et l’autre se prennent en photo.
Vont-ils s’aimer ?

La femme tourne la tête vers la bas de la rue. Elle trébuche, casse un talon devant la boutique de whiskies. La pochette de cuir rouge tombe dans le caniveau gorgé d’eau. Ses cheveux trempés lui collent aux joues. Elle a dix ans de moins.
Elle enlève ses chaussures, ramasse ses affaires. Ça craque enfin. Elle rit. Encore quelques années qui s’envolent.
Elle court pieds nus vers le boulevard.
A la terrasse du café, le serveur lui fait un signe de tête, par habitude.
Le nez sur leurs écrans, les touristes s’admirent sans se voir. Ça manque d’amour.
Un groupe d’étudiants traversent en biais, fiers de leur inconscience.
Un bus pile, klaxonne.
La femme slalome entre les voitures à l’arrêt.
De l’autre côté du boulevard, rue de Buci, il y avait un club.

Où va le musicien quand la nuit illumine les pavés ?

Théo Knock, 12 décembre 2014.

Night and Day, Stéphane Grapppelli, Django Reinhardt et le Quintet du Hot Club de France.

Photo : Roberto Baibich, Licence Creative Commons, adaptée par T.K.

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