Next Track (Jazz Edge Story 4)

train joe doe 2010

Taille la route, bonhomme, reste pas collé dans ce tunnel.
Oublie-la, ta belle, elle ne peut rien pour toi. C’est seulement du poison.
La Gare du Nord, ce n’est pas une vie. Vingt-cinq mètres sous terre, il pleut encore. La voûte suinte sur le quai et tu es sous le goutte-à-goutte.
Go west !
Saute dans le premier train. Rien qu’une station, rien qu’une. Et change. Change.
A la prochaine, les wagons sentent la mer. Qu’est-ce que tu attends ?
Les gars d’ici n’ont rien pour toi. Du mépris, de la haine, un peu de neige les jours où tu as rencontré le Père Noël. Oublie-les. Oublie-la. Ce n’est pas une fille pour toi. Il n’y a pas de princesse à cette profondeur.

Taille la route, bonhomme, quitte ta grotte.
Depuis combien de temps n’as-tu pas vu le soleil ? Est-ce que tu te souviens du goût de l’air nouveau quand il pique la joue ? Ici, il n’y a que des aiguilles et ton briquet pour te brûler la peau.
Le train est rose, ce n’est pas une illusion. Le designer n’avait plus le choix, les autres couleurs étaient prises.
C’est ça, bouge, approche-toi du bord, même en rampant, ce n’est pas grave. Tout le monde s’en fout de ce que tu fais, à commencer par toi. C’est l’avantage d’être rien.
Les gars ne vont tarder à descendre. Il faut que tu sois parti avant que le chien te gueule dessus.

C’est fait bonhomme, tu es sur les rails. Les vrais. Tu es parti. Tu l’as fait !
Tu peux te laisser glisser contre la porte. Tu as trois minutes pour apprendre à être debout.
Ça s’ouvre trop tôt. Tu tombes sur le quai. Ici aussi le plafond ruisselle, mais il y a des seaux multicolores sous les fuites. Des types en noir avec des valises noires font du slalom entre les plots rouge et verts. Suis-les, ils connaissent la sortie. Les mecs en costumes connaissent toutes les sorties. Elles sont taillées à leur mesure. Colle-toi à eux, sinon tu ne sortiras jamais. Il connaissent aussi le secret des barrières. Ce sont eux qui les ont fabriquées.

Une lumière oubliée percute le mur, au loin. Une bourrasque te pique le nez. Tu pleures et tu ris à la fois. C’est bon, ça, c’est bon !
Tu marches, bonhomme, tu marches.
Tu te sens partir en arrière. Le sol glisse sous tes pieds. La fille devant toi grandit soudainement. Tu lèves les yeux vers elle et ce que tu vois au-dessus de sa tête, ça s’appelle le ciel. Tu t’en souviendras ?
Le vrai départ, c’est deux étages plus haut. Tu suis la fille. C’est une vraie, pas la Reine de la Neige. Elle est clean. Tout est clean ici. Un piano surplombe les escaliers. Le type secoue la tête, ses lèvres forment des mots silencieux. Tu t’approches, tu tiens sur tes jambes sans effort, ton corps sait ce qu’il fait. Il ondule légèrement mais c’est volontaire. Volontaire ! Le pianiste te regarde, sourit, rate un arpège, éclate de rire. Tu tends les mains, fais jouer tes doigts, sens la crasse les raidir, vois les tâches rouges sur le dos.
Tu fermes les yeux.
Tu pleures.
Tu pars.

La fille a disparu. Il y en a plein d’autres, c’est ça qui est bien.
Le flot t’emporte. Des noms de villes lointaines poursuivent les pigeons à travers les poutrelles.
Tu fouilles dans ta poche. Ça suffit pour trois doses.
La sueur t’aveugle. Tu respires un grand coup, ton cœur s’emballe, tes poumons brûlent. Un cri reste collé à ta gorge.
Tu ne sais même plus prendre un billet et c’est presque fatal.
Tu es seul. Il y a trop longtemps que tu n’as plus parlé.

Une voix chante. Un signal rouge clignote. Une sonnette hurle.
Tant pis, tu cours, tu cours. Tu cours, bonhomme !
Tu sautes, rates la marche, t’étales dans le couloir. La porte claque.

Les vibrations t’emportent déjà. Ce que tu vois à travers la fenêtre, ça s’appelle le ciel, tu t’en souviens.
Tu ris.
Tu n’as rien à faire au Havre.
C’est ça qui est bien, bonhomme.

Théo Knock, 23 janvier 2015.

Midnight Blue – Kenny Burrell – 1963

Photo :  Joe Doe – 2010 , Licence Creative Commons

 

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