Near Death Experience

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Avec sa lippe proéminente, sa coupe de cheveux approximative et ses frêles épaules, Paul, alias Michel Houellebecq, a l’allure typique des ratés qui se multiplient à l’ombre des hypermarchés de banlieue, sous les néons des centres d’appel ou dans l’insalubrité des rames de métro aux heures de pointe. Un homme ordinaire. Laid, vide, frustré. Sensible. Qui aurait aimé aimer. Aimer être lui-même. Pouvoir être lui-même, sans la pression de la normalité, des objectifs, de la performance. Il a la beauté fragile des êtres surnuméraires issus d’une erreur administrative.
La navrante banalité de son inexistence, que seule la mort pourrait encore égayer, a l’aspect rassurant des scenarii prévisibles de Lelouch ou des lotissements uniformes pour contribuables bêlants qui encerclent les ronds-points paysagers de leur laideur réglementaire.
Une fois atteint un néant d’une telle profondeur, il faut choisir : boire ou pleurer avant de mourir. A en juger par le gonflement de ses cernes, Paul a longuement testé chaque option, mu par cette unique qualité tant appréciée des esclavagistes modernes, la conscience professionnelle, et soutenu dans ses expériences de pérennisation de l’absurde par une de ces familles criardes, téléphages et mal-bouffantes qui colonisent le pays de Voltaire de leur indigence culturelle.

Dieu ! Qu’il est désopilant de ne savoir être seul au point de faire des enfants dans l’unique but de justifier la prolongation consumériste d’une existence sans intérêt, que la médecine s’acharne avec sadisme à conserver malgré le coût exorbitant des souffrances sans joie qu’infligent les partisans du gériatrisme pour tous ! On en mourrait de rire si seulement on nous laissait faire.

Heureusement, Paul a deux passions, l’alcool et les cigarettes, dont les efforts conjugués devraient l’aider à ne souffrir que brièvement d’une retraite à venir aussi chargée en rebondissements qu’un encéphalogramme de lombric en pleine dépression. Qui plus est, il pédale en short et maillot moulants pour ressembler à rien, comme tout le monde, ce qui démontre un effort d’adaptation louable à l’inesthétisme fonctionnel d’une société sur le déclin plaçant la paix au-dessus de la liberté.
Comme tous les cyclistes, il boit beaucoup et comme nombre de buveurs il fait du vélo pour éliminer son cholestérol, ce qui prouve à quel point la nature humaine est cohérente dans l’entretien de ses contradictions.
Empli de la sagesse mâtinée de veulerie des quinquas effacés, l’héroïque gringalet fuit l’absurdité agressive de sa vie en pédalant son dégoût souffreteux dans les collines provençales malgré la maigreur de ses jambes et la médiocrité symbolique de son souffle.

Tout est dit.
L’homme qui n’est pas un lion est un mollusque. Et quand ces derniers se hissent péniblement sur des sommets arides, c’est pour s’offrir un dernier shoot d’endorphine avant d’abandonner l’étroitesse de leur coquille anonyme au milieu d’un chaos calcaire où elle pourra se recycler sans bruit.
Paul abandonne son vélo, son briquet et ses clés, les trois piliers de l’homme moderne, symboles de la mobilité augmentée, du confort et de la sécurité, pour un parcours initiatique ante-mortem à travers la garrigue désolée qui surplombe la ville de son arrogante sécheresse.
Ah ! Que l’homme est digne dans son dénuement quand il renonce à la lâcheté et décide de faire la nique à son cancer, son percepteur, son chef, sa femme, ses enfants, tous les tyrans et les parasites qui rabaissent l’homme, le vrai, le solitaire, l’anarchiste conquérant, au rang de l’utilitaire forcené dont la parcelle divine s’est évanouie à sa première signature au bas d’un chèque ou d’un contrat.

Oui, malgré ses doigts jaunis aux ongles sales, sa peau tavelée, sa tignasse suintante et ses yeux vitreux, malgré ses mollets rachitiques et sa démarche raidie, Michel Houellebecq est beau comme un martyr qui sourit au bourreau.
Malgré les ravages cérébraux inhérents à vingt ans de service clientèle chez France Télécom, un reste d’âme, de tendresse, d’humanité surgit encore de ce corps déglingué à l’approche de sa fin et l’on se prend à aimer sa fragilité, son abandon, sa désespérance, toutes ces valeurs romantico-destructives qui mèneront la civilisation occidentale à sa perte si Poutine ne nous envahit pas à temps pour éradiquer la sensiblerie de notre société efféminée.

Et c’est bien là le piège !
Méfions-nous de l’excessive tendresse que nous inspire le personnage. La tentation de le suivre sur la voie du suicide contestataire est proche. Elle fait partie de l’entreprise de déconstruction sociale des réalisateurs qui, leur âme félonne s’assombrissant au fur et à mesure que leurs cheveux blanchissent, sont passés de la critique joyeuse, voire loufoque de Mamuth et Louise-Michel à l’apologie de l’extinction volontaire après avoir acté de l’échec de la rébellion punk dans Le Grand Soir.
Ce style de cinéma ne peut que nuire au redressement économique et moral du pays. Il faut sinon le censurer, du moins le stigmatiser d’un grand Z, pendant politique du X de la pornographie, car ce genre d’épanchement socio-dépressif est de fait de la pornographie sociologique dont la consommation devrait être réservée au divertissement de l’élite dirigeante, la seule suffisamment ancrée dans ses certitudes pour savoir en rire sans se laisser influencer.
Dénonçons ici ces apôtres d’une liberté excessive, d’une liberté sans bornes, d’une liberté tout court, qui met en péril les fondements mêmes de toute société efficace, productive et pérenne : la famille, le travail, la soumission volontaire à l’autorité et l’attrait pour la souffrance. Quand on n’a pas choisi sa vie, on n’a pas le droit de choisir sa mort. Le suicide doit rester le privilège des forts, sinon la religion et la politique perdent tout sens. Et après, qui va payer les jetons de présences des actionnaires ?

Certes l’anti-héros neurasthénique finit par mourir, prouvant ainsi dans un paradoxe plein d’humour la validité du management par objectif qu’il rejette, mais c’est presque par accident et ça laisse dans la bouche du spectateur productiviste le goût d’inachevé des licenciements mal organisés. Il est d’ailleurs douteux que les auteurs aient ainsi reconnu la nécessité pour toute société forte et viable de se débarrasser des individus obsolètes mais au moins, cela constitue un happy end d’un point de vue libéral et l’on ne peut que ce réjouir de cet éclair de clairvoyance final, fut-il involontaire. Certes, terminer sur un poème de Baudelaire est une faute de goût, mais soyons tolérants quand il y a prescription.

Courez voir ce film, pour le jeu tout en retenue de Michel Houellebecq et son émouvante mise à nu qui, l’air de rien, prend aux tripes même les plus excités de l’hypercroissance.
Courez vous délecter des textes extraordinaires de précision, de simplicité et de justesse qu’il dit en voix off, dont chaque syllabe fait mouche sans lyrisme ni pathos.
Courez à ses côtés jusqu’aux dernières lignes tirées de Spleen et Idéal pour voir combien de souffle il vous reste, à vous, pour rattraper vos rêves avant de basculer dans le grand trou.
C’est si fort un rideau qui tombe sur des illusions.

Pégéo, alors que l’été souriait enfin, juste avant de s’éteindre.

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