Libre d’aimer.

love

« Chaque homme naît libre et librement il aime. »
Alberto Alberti. Psychiatre et psychothérapeute.

J’aime que chaque regard et chaque baiser soit un choix, une envie plutôt qu’une habitude ou une convenance… Pour autant, j’observe, j’écoute, je vis et je m’interroge sur la réalité de la liberté que nous, bipèdes occidentaux, accordons à nos partenaires dans nos vies affectives. Je ne parle pas de liberté de mœurs, mais plutôt de respect du libre arbitre de l’autre et de la reconnaissance du fait qu’il n’appartienne qu’à lui-même.

« Ma liberté (…) je t’ai trahie pour une prison d’amour et sa belle geôlière » chantait Serge Reggiani. Cela signifie-t-il que, pour fortifier la relation amoureuse, il faudrait se laisser enfermer ou bien accepter de capturer l’autre pour le priver d’une part de lui-même ?

Je ne suis pas d’accord. L’épanouissement des sentiments doit être possible sans les tensions de la lutte de pouvoir.

Après une enquête non exhaustive auprès de mes amis, il semblerait pourtant que la possessivité soit admise et comprise comme une marque d’amour, un comportement pénible mais valorisant, une source de frictions qui attise le feu des émotions. Elle pourrait même être un incontournable code amoureux, un moyen de tenir l’autre en haleine, une absolue démonstration de passion, une « preuve » de « vrai amour ». Mais une preuve de quoi ?

Le besoin d’envahir toute l’intimité de l’autre pour tenter de créer une dépendance unilatérale ou réciproque est avant tout un déni d’altérité, une absence de respect. Il est un moyen d’apaiser ses propres angoisses sans accorder à l’autre le droit légitime d’en être tenu à l’écart.

Il est philosophiquement admis que l’amour s’impose à l’humain et qu’en contrepartie, ce dernier est libre de lui imposer sa volonté, sous réserve que sa conscience ne se laisse pas aveugler par la passion. De fait, notre liberté reste relative face à l’amour. Mais cette relativité dévoile un espace intime et fragile, un espace de décision, une voie étroite. Qu’il appartient à chacun de trouver pour être heureux.

Quelle différence y a-t-il entre amour et passion ?

Étymologiquement, la racine grecque de la passion, « pathos », définit ce que l’on subit, par opposition à l’action. Il s’agit, dans le cadre amoureux, d’une mise sous dépendance de l’autre, par un individu lui-même sous l’emprise de ses propres angoisses et émotions. Le résultat : deux prisonniers.

L’amour quant à lui a été défini par le psychiatre Scott Peck comme étant « la volonté de se dépasser dans le but de nourrir sa propre évolution spirituelle et celle de quelqu’un d’autre ». Cela signifie qu’une personne aimante agit en vue de son propre développement et de l’épanouissement de l’autre. Et vice versa. Le résultat : un couple.

Le mythe de l’amour romantique est construit sur la passion, l’appartenance ou la possession de l’autre. Il confond amour et adrénaline. Son corolaire, son prix à payer, est la disparition de la liberté de chacun. D’ailleurs, la littérature, qui le magnifie, lui a rarement trouvé d’autres issues que la mort.

Notre environnement culturel et sociologique, violent, pressé, en quête de sensations et d’immédiateté n’est-il pas en train de transformer beaucoup d’entre nous en amoureux de l’extrême ? En surfeur laissant passer des vagues pour mieux attendre la plus grande, celle qui le portera avant de l’engloutir. Pour aller dans ce sens, l’un de mes amis m’expliquait qu’une relation équilibrée dans laquelle tout se passe bien n’était pas une relation intéressante parce que « tu te fais chier ».

La réalité de l’amour « tout court » se construit sur le paradoxe de l’alchimie entre le désir et la différentiation des deux êtres, sur leur capacité à s’élever individuellement et à deux, à communiquer entre eux, à exprimer leurs sentiments, tout en respectant leurs libertés mutuelles. La littérature est beaucoup moins prolixe sur ce sujet. Les happy ends n’intéressent personne, surtout chez les autres. Le même ami passionné s’interrogeait, lors de notre discussion, sur ce qu’une personne hors des schémas de dépendance affective pouvait bien avoir à donner dans une relation amoureuse. De l’affirmation, de la décision et de la détermination. Mais aussi de la générosité, du respect, de la liberté. Sûr, un cocktail comme celui-là ne risque pas de provoquer le « tu te fais chier ». Encore faut-il avoir envie de le croire et faire l’effort de sortir des enfermements passionnels.

Pour autant, le désir nous pousse naturellement vers le besoin, ne serait-ce que temporaire, de posséder l’autre et/ou de s’abandonner à lui. Instinctivement, nous avons besoin de fusion avec l’autre et aspirons à ce qu’elle soit sans fin. Sans doute est-ce la raison pour laquelle faire l’amour est un des piliers de nos équilibres émotionnels et affectifs. Cela ouvre un espace dans lequel les codes peuvent être bousculés à l’envi pour que le partage et le plaisir apportent des réponses instinctives et sincères à nos questionnements existentiels.

Il n’y a cependant aucune garantie de longévité, quelle que soit la « formule » choisie. L’observation démontre que la passion mène à l’échec, voire à la destruction de ceux qui l’ont vécue. Mais l’amour n’est pas non plus une assurance tout-risques. Laisser libre, c’est accorder à l’autre le droit de partir… Et s’accorder à soi le droit de tourner la page et d’aimer à nouveau. C’est se défaire de culpabilités mal placées et destructrices et accepter de s’aimer soi-même, avant toute chose.

Toutes ces portes enfin ouvertes, il devient évident qu’au fil d’une histoire, chaque regard ou chaque baiser ne peut être autre chose qu’un choix sans cesse renouvelé. L’amour est une pulsion de vie, un éclair de liberté. Et le plus beau pied de nez aux peurs qui guident le monde.

Mina.
18/11/12

« L’amour… il y a ceux qui en parlent et il y a ceux qui le font. À partir de quoi il m’apparaît urgent de me taire. »
Pierre Desproges.

« Moi aussi ».
Mina Moutski.

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