Jazz Edge Story 2 : Blue Train

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Le gars titube à travers le wagon, bouscule les gens, se raccroche à un dossier. Regard en biais rencontre regard éteint. Voile de peur versus voile d’alcool. Le train s’arrête. L’épaule heurte un montant. Coup dur.
S’approche de la sortie. Porte fermée. H.S. Ruban rouge.
Repart en sens inverse, bouscule à nouveau, se prend les pieds dans une mallette. Putain de banquier ! Se rattrape de justesse contre la cloison. L’autre épaule s’écrase sur le coin en inox. Un type grimace. Joie sadique.
Porte suivante. Chuintement. Clac. Fermée. Trop tard. Toujours trop tard. Toujours toujours toujours trop tard. Le train redémarre.
Secousse, vertige. Strapontin.
Putain de train ! Putain de voyageurs. La quête n’a rien donné.
Qu’est-ce que je fous là ? Furtive pensée aussitôt cramée. Question de survie.
Coincé ici jusqu’à la prochaine gare. C’est … Merde ! Fin de parcours, on sort de la ville. Quinze minutes d’étape, au moins.
Putain de ligne de banlieue.

La tête contre la cloison vitrée. Ça balance, il fait chaud. Ça sent la sueur, la sienne surtout. Respire, mec, respire. Tu es en vie. C’est juste un quart d’heure, un sale quart d’heure dans une sale vie à porter de sales fringues.
Chaleur, roulis, douceur. Dehors il n’y a plus de lumières.

Regarde ses doigts. Epais, fissurés, cornés, sales. Ongles noirs. Font mal. Puissants, puissants encore. Des années à serrer le manche avant de glisser sans fin. Putain que le sol est dur, tout au fond ! Qu’est-ce que c’est sombre une tombe. Les deux pieds dans le béton, ce ne serait pas pire.
Bouge les doigt pour les délier. Les fait rouler sur la cuisse, les genoux, les uns contre les autres. Sur la tête. La tête, la tête. Quand vont-ils s’arrêter de taper ? Les mecs d’en haut, quand vont-ils s’arrêter de taper ?

Ça balance de gauche à droite, doucement, comme un berceau. Rocking train. Roule, roule le train. Berce et roule.
Tchac Tchac Pa Dack. Tchac Tchac Pa Dack.
Ça remonte du plancher dans les jambes, le long du dos, secoue les bras, arrive au doigts. Tchac Tchac Pa Dack contre le crâne. Tchac Tchac Pa Dack qui s’enfonce dans la tête. Les ongles claquent sur l’os. Les ongles sales, les cheveux sales, la sale caboche.
La sale caboche, qu’on lui disait tout le temps.
Tchac Tchac Pa Dack.

Se lève, se colle à la vitre de séparation. Pas tomber, pas tomber. Le front en sueur glisse. Les mains se plaquent sur le verre teinté. Les ongles crissent, repartent à l’assaut. Note acide, déchire les tympans.
S’accroche du bout des doigts. Tambourinent, tambourinent. Ça tient, ça tient !
Tchac Tchac Pa Dack. Ouais ! Ouais ! C’est ça. Fais-leur ton show. Tambourine, tamboo-boo-boo-rine.
Boum ! Grand coup de poing dans le carreau.
Leurs têtes se redressent. Enfin leurs yeux! Enfin ils regardent vraiment. Ils le voient.
Tchac Tchac Pa Dack – Boum ! Tchac Tchac Pa Dack – Boum !
Boum again ! Le front cogne à son tour. Le front cogne. En rythme, en rythme. Ça fait mal. Ça fait du bien.
Ils regardent. Ils écoutent.
Se marre. Les dents noires. Pousse un cri. Ouais, ouais! Vas-y ! Vas-y, mec ! Vas-y !
Ça balance, ça roule, ça cogne. Ça cogne. C’est bon ça. Chacun son tour. Encore, encore. Tchac Tchac Pa Dack – Boum Boum ! T T P D – B B !
C’est bon ça. T T P D – B B !

Les yeux se baissent. Plus fort. Plus fort encore. Pour qu’ils regardent encore. Toujours plus fort, les coups, les cris, les coups. Diviser le rythme, le casser, insérer des roulements, garder la ligne de base, celle du train.
Putain de train, qu’est-ce qu’il est bon !
T T P D – B B ! T T P D – B B !
Yes !

Les yeux écarquillés. Qu’est-ce qu’ils font ? Qu’est-ce qu’ils ont ? Qui c’est ces gars-là ?
Grand coup de frein. Part en arrière. Vole. Vole ! Bouche ouverte, bras en l’air.
« C’est quoi ce bordel ? » il gueule furtif avant le souffle coupé. « Ça s’arrête jamais de taper, la vie ? » il gueule en silence parce que plus de souffle.
Craquement. Explosé sur la cloison d’en face. Les côtes. Les épaules encore. Le crâne qui cogne sur le verre.

Par terre. Le dos râpe contre le strapontin qui ne s’est pas ouvert.
Stop. Chuintement. La porte s’ouvre automatiquement. L’air frais. L’odeur des jardins. C’est bon mec, tu peux sortir. Tu as fait ton show, c’est bon. Lève-toi.
Peux pas.
Glisse-toi, glisse-toi sur la plate-forme. Rampe. Rampe, s’il le faut mais bouge. Bouge de là. Sors.

Se bouge. Se glisse. Rampe. A froid. Mais est sorti.
Putain de banlieue ! Le quai est tout mouillé.
Un type lui tend la main, l’aide à se relever, à s’asseoir sur un banc. Il lui colle un billet de cinq.
Enfoiré ! C’est bon ça ! C’est bon, mec !
S’allonge sur le banc. Gèle pour de bon.
Qu’est-ce que c’est froid une tombe.

Blue train. Terminus.

Théo Knock, 3 décembre 2014.

Photo Philippe Leroyer / Lomography Workshops. Licence Creative Commons
Blue Train, John Coltrane 1957

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