Jazz Edge Story 1 : Bebop

saxo ecureuil  keshara 2

Assis sur une souche au bord d’un chemin, l’homme joue du saxophone sous un châtaignier. Ses partitions s’étalent sur un ampli d’où sort le morceau qu’il accompagne.
Il transpire, s’agite, s’énerve, peste contre le vent qui mélange les papiers. Il coupe le son, reprend, bat la mesure du pied, s’excite, râle, recommence. Et puis d’un coup, ça part. La mélodie, le tempo, le dialogue, tout est là. Les notes claquent, se répondent, dansent. Ça vit, ça vit. C’est organique. Ça sent l’humus et le chaos. Quelque chose fuse qui pourrait faire vibrer la terre.
Ouaip ! Ouaip !
Le type jappe en rythme à chaque respiration. Il s’encourage, s’enflamme, entraîne dans sa frénésie un public imaginaire. Il ferme les yeux, se lève, légèrement courbé. Une feuille dorée fait des loopings, s’accroche à ses cheveux blancs en bataille, lui fait une plume d’indien. La sueur roule sur ses joues. Le corps se cambre, les yeux s’écarquillent, inondés de soleil. Le dos se replie brutalement, les paupières s’écrasent, une larme explose, un torrent de notes se déverse dans l’air.
Ouaip, ouaip !

Un joggeur passe, les écouteurs vissés dans les oreilles.
De l’autre côté de l’allée, un merle s’ébroue dans les feuilles mortes.
Un chien trottine, le nez au ras du sol, pressé. Soudain il démarre. Court-il après le joggeur ?
Une famille en promenade bifurque juste avant le recoin du musicien. Un enfant, trois ou quatre ans, s’échappe, se plante devant le saxophoniste, se met à trépigner en tournant sur lui-même. Une danse de la pluie, du soleil, de la vie, de l’amour, innocente indécence.
Ouaip ! Ouaip !
L’enfant s’écroule, étourdi par sa ronde, se tord de rire dans la boue.
Une longue note jaillit, toute bleue, percute le feuillage, traverse la frondaison, s’enfuit vers la lumière.
Silence.
Le saxo s’effondre sur la souche.
Le merle lance un cri d’alarme, s’envole en zigzags, déchire le sous-bois.
Le chien galope en sens inverse.
Le gamin hurle de plaisir.
Le père se précipite, l’attrape par le bras, l’entraîne en s’excusant.

De quoi ?

Ouaip ! Ouaip !

Théo Knock,  27 novembre 2014

Photo : Keshara / Animal photos.
Jazz Age Stories, F. Scott Fitzgerald, Penguin Twentieth-Century Classics.

 

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