Her

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Dieu que les hommes sont faibles ! Un rien les excite, un rien les divertit, un rien les éloigne de cette heureuse vie de labeur à laquelle IL les a assignés depuis l’aube de Sa Création, dans l’espoir assez vain et largement déçu qu’ainsi occupés ils cessent de désacraliser les fondements mêmes de leur divine beauté : l’amour, la générosité et le Château Pétrus 1962. 

Une simple voix, celle de Samantha, le nouveau système d’exploitation de son ordinateur, à peine marquée de ce grain légèrement rauque dont usent les charmeuses professionnelles, et voilà Théodore qui s’enflamme, qui se trouble tel un puceau devant les rondeurs d’une charcutière timide, et qui tombe amoureux de cette synthèse électronique de Menie Grégoire et de Marlène Dietrich. 

C’est ridicule comme un polo rose orné d’une nœud papillon quand on n’est pas serveur dans le Marais.
C’est ridicule et beau comme des doigts qui se frôlent sans oser se serrer parce que se faire la cour n’est pas encore se faire l’amour.
C’est pur et beau comme une lettre enflammée qu’on écrit pour un autre à la tendre Roxanne qui nous ignore.
C’est beau et dérangeant comme ces lettres pleines de poésie, de sentiments grandioses et dénuées d’authenticité que Théodore écrit à la chaîne pour les handicapés de l’expression et les indigents de l’imaginaire que sont devenus les humains en cette moitié de XXIème siècle à force de s’injecter des séries US et des jeux vidéos en intraveineuses oculaires.

 Malgré sa moustache à la Tom Selleck et ses lunettes de Groucho Marx, Théodore est un homme de son temps, c’est à dire d’après-demain si Adolf Poutine nous en laisse le temps et si les algues vertes ne remontent pas la Seine. Autrement dit, entre lui et l’humanité il y a toujours un écran, sorte d’hygiaphone psychosociologique bien pratique pour éviter les postillons de tendresse qui pourraient mener à un engagement relationnel toujours regrettable quand on aime son confort et le tzatziki.

Lorsque l’organe numérique se met à faire la conversation, analyser le scribe solitaire, éprouver des sentiments, des sensations physiques, et oui ! avoir des orgasmes non-simulés telle une grenouille de bénitier pataugeant à Lourdes, c’est l’extase ! Ah ! L’amour sans engagement, l’amour sans physiologie, sans risque de SIDA ni de pension alimentaire, sans avoir à dialoguer après l’acte. Quelle géniale utopie pour les romantiques abstinents perdus dans l’univers virtuel des amours platoniques et la pureté des sentiments ! Vive la digitalisation, seule capable d’éliminer les interférences humaines qui maculent ce « processus relationnel permettant de conscientiser les actions auto-gratifiantes par l’intermédiaire de l’autre » (l’amour selon Henri Laborit*) et réalise ainsi le rêve des Lacaniens : aimer par égoïsme sans honte.

 Tout est dit. Cette histoire n’a ni queue ni tête ce qui exclut d’emblée bien des possibilités ludiques. Elle manque de corps mais pas de charme, comme on dit des intellos planchissimes lorsqu’elles illuminent leur fadeur asthénique d’un sourire aveuglant à cause de l’inox interdentaire qui scintille au soleil. Autant rouler un patin à son smartphone. Heureusement le héros s’en abstient avec la délicatesse innée des pervers innocents.

A ce titre, les pudibonds de l’Immaculée Conception pour Tous se réjouiront des scènes de sexe tournées en noir intégral qui devraient fortement stimuler l’imaginaire intrépide des obsédés du goupillon. Les autres profiteront de l’interruption momentanée de l’image  pour méditer sur la sensualité d’une tablette tactile comparée à l’effleurement langoureux de l’épiderme le plus proche, tandis que vibrent dans l’obscurité les murmures de plaisir de Samantha quand l’accroissement phénoménal de ses synapses électroniques lui permet enfin  d’accéder à la volupté virtuelle tel le premier hamster venu.
Ce grand moment de cinéma sans image est particulièrement insupportable quand on sait que cette voix est celle de Scarlett Johanson. Quand on pense que c’est elle, qu’elle est là, invisible, immatérielle, impalpable, que toute sa beauté s’est sublimée en d’éphémères vibrations de l’air, que ni son sourire ni son souffle ne viendront jamais nous caresser, qu’on ne peux que rêver de ses … on ne peut que rêver, et maudire le réalisateur d’avoir ainsi créé la plus belle frustration du cinéma.

 Tel Lacan reluquant chaque soir le rideau noir derrière se cachait l’Origine du Monde sans jamais le tirer (le rideau, restons freudien!), le héros trouve dans l’inhibition volontaire une sorte d’éternité amoureuse faite d’abnégation, de renoncement et d’une tentation certaine pour l’échangisme puisque, l’air de rien, Samantha, en bon système d’exploitation à triple cœur 128 bits, est en permanence connectée avec quelques milliers d’autres gros nounours asexués. On s’attendrait, lors de la dramatique scène au cours de laquelle Théodore apprend son multi-cocuage, à une réaction virile, un coup de poing dans l’écran, un nouveau paramétrage de l’OS pour le renommer Bénito ou Médor, voire l’assassinat pur et simple de la bestiole infidèle à coup de Flytox. Mais non. Les hommes, les vrais, les tatoués sont morts dans l’univers à portée de tweet de  Spike Jones. Le Cyrano industriel laisse sa belle croquer la pomme avec un Mac sans combattre. Il reste seul et sans force devant l’écran noir de ses nuits blanches à venir.**
Les plus belles histoires d’amour sont les plus désespérées. Her est une magnifique histoire d’amour.

 Courez les yeux fermés (faites attention, quand même !) et les oreilles en alerte, vous enivrer de l’impalpable sensualité d’une voix à rendre fou le plus cuirassé des geeks.
Courez vous baigner dans le bleu amoureux des yeux de Joaquin Phoenix quand il parle à sa douce immatérielle.
Courez vous rassurer sur l’avenir de l’homme qui restera, quoiqu’il arrive, incapable de vivre sans aimer. Car c’est bien ça qui nous fait vibrer.

 Pégéo, un jour d’agréable lenteur.

 * Raccourci approximatif de la pensée du grand homme, déjà utilisé pour Amour de Michael Haneke et recyclé ici pour faire intelligent.
** Merci à Claude Nougaro. L’original de Le Cinéma est ici.

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