Henri

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Il est des lieux si soumis à l’emprise de la rouille que même la mort y ressemble à un lambeau grisâtre qui tombe en silence. Il est, là-bas, des vies si ternes que l’éclat d’une larme suffit à les illuminer pour le reste des jours, et des visages si lisses que la moindre fossette devient un puits de joie.

Présenté comme ça, passer un week-end à Mittelkerk relève de la tentative de suicide par omission et c’est sans doute se qui serait arrivé à Henri sans la présence d’une handicapée dont le cœur a heureusement conservé la générosité enfantine malgré une connexion synaptique bas-débit, il est vrai nettement plus touchante que celle à peine plus rapide des taxis parisiens.

Géant italien perdu sous ce ciel si bas qu’il faut lui pardonner, Henri tente de rester à flot en noyant son deuil dans la bière, ce qui est une double performance linguistique, surtout quand l’aimée a fini dans une urne. Coincée entre deux piliers de comptoir de type néo-prolétaire dont l’amitié se mesure en chopines, sa masse imposante a bien du mal à exprimer la délicatesse des sentiments qui le submergent quand Rosette, sa nouvelle fille de salle, aussi empruntée de ses bras qu’un sémaphore par temps de brouillard, lui annonce, avec l’impudeur d’une Cassandre encore vierge, « Monsieur, il n’y a plus de savon. »

La scène est bouleversante d’intimité refoulée et nul n’est besoin d’être versé dans le symbolisme cosmétique pour y sentir la naissance d’un grand amour encore platonique, que le cafetier plein de réserve va nier dans le cagibi du même nom sous le prétexte fallacieux d’y puiser une savonnette. Il faudra attendre la deuxième réplique culte du film «Il n’y a plus de terrine » pour qu’il fasse enfin montre de virilité, tranchant dans le lard, enfin, dans le pâté, avec la décision d’un Salomon d’arrière-cuisine. On comprend alors que les choses sérieuses vont commencer, du moins sur le plan amoureux. C’est à ce genre d’ellipse élégante qu’on reconnaît les grand cinéastes, de ceux qui peuvent aborder les sujets délicats sans troubler le sommeil des psychiatres pudibonds ni passer pour des pervers.

Henri est un taiseux attachant dont la bonhomie empreinte de timidité un peu gauche cache sa véritable âme de bourreau. Oui, le cafetier est colombophile, une passion dont la brutalité n’a d’égale que celle des colombophages avinés qui se terrent dans les palombières des Landes. Quoi de plus atroce, en effet, que de séparer ces amants roucoulants et fidèles au-delà de la bêtise, dans le seul but de voir le mâle s’épuiser de courage, affrontant les orages fulminants, les éoliennes hacheuses et le chat du voisin pour rejoindre au plus vite sa belle qui s’angoisse et s’étiole dans sa cage ? Que d’amertume et de déception amoureuse faut-il avoir vécu pour se venger ainsi sur de pauvres volatiles de sa vocation ratée de chevalier et vivre par procuration un héroïsme dont on ne connaîtra jamais que l’absence !

Tout est dit. Dans ces plaines trop vastes pour être humaines, la vie souvent s’achève avant d’avoir fleuri, sans que l’amour, qui seul élève l’homme au-dessus de l’horizon blême de sa finitude assurée, n’ait pu prendre son essor pour l’emmener, loin des baraques à frites et des œufs mayonnaise, vers les îles tourmentées de l’Eros dont on revient fourbu, et pour certains brisés, mais avec sur les lèvres le sourire impudique de ceux qui peuvent crier sans honte ni regrets : j’ai aimé, j’ai vécu.

Evidemment, pour atteindre de telles hauteurs émotionnelles, il faut avoir de l’imagination et laisser les jolies femmes aux autres comme le conseillait Proust, qui n’y connaissait rien. N’ayant trouvé ni dans sa femme ni auprès de ses pigeons l’amour dont il se languit, Henri se laisse séduire par Rosette, alias Papillon, du nom du foyer semi-carcéral où elle apprend à disparaître sans rechigner en compagnie d’autres incompris plus ou moins victimes des beuveries de leurs géniteurs. Et ça, franchement c’est moche. Profiter de la faiblesse mentale de certains pour les faire travailler à bas coup ou divertir les foules bien pensantes lors de spectacles touchants de maladresse c’est charitable, pardon, socio-éducatif, mais s’aimer, ça, c’est vraiment honteux. Au pays des encéphalogrammes plats, les handicapés mentaux ont le droit de vote mais pas celui de forniquer, ce qui en dit long sur l’estime que nous portons à nos élus.

Honni, banni, meurtri, Henri fuit la cruauté de ses concitoyens en compagnie de sa Dulcinée à mèche lente, et s’échoue, tel un navire trop lourd de chagrin, au bord d’une mer si grise qu’elle vous laisse à jamais le cœur à marée basse. Ah ! Quelle flamboyance dans l’héroïque exil de ces amants maudits, condamnés à errer de la baraque à frites à la plage désertée où leurs corps allongés sur le sable glacé s’alanguissent sans jamais exulter tant les frimas terrassent la moindre nudité. Que la réalisatrice sait donc capter le romantisme foudroyant qui émane des regards autistes qu’échangent les tourtereaux dénués de malice. C’est triste et beau comme un canal qui se perd dans la brume avant d’aller se pendre.

Courez vous perdre dans les espaces sans fin des plaines qui s’enfoncent dans la mélancolie. Courez vous délecter des silences éloquents des cœurs simples et sincères. Courez, courez, les plages c’est fait pour ça Ce serait si facile d’aimer si on nous laissait faire.

Pégéo, sous la première tempête de l’année.

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