From Darkness (Jazz Edge Story 6)

rimbaud cicilief oyo

Le vent joue du basson dans le passage. Un volet bat la mesure. Un nourrisson tient une note suraiguë. Break.
Un instant, le silence suspend la nuit au-dessus de la cour. Soupir. Et puis…
Descendu du Parc de Belleville, le souffle chaud reprend, râpe les murs, pince les grilles, résonne sous le porche. Le tempo s’accélère. Le gamin cherche une note bleu nuit au sommet de sa voix. Les étoiles frissonnent par-dessus les toits mais c’est juste une illusion. La nuit s’amuse des hommes.

Son vélo pèse une tonne, les roues sautent sur les pavés que plus rien n’illumine.
Contre lui le vent. Contre lui le temps. Contre lui les dealers à ses trousses. Le roulement de leur course écrase les façades, enfle, l’englobe, résonne dans sa poitrine. Son cœur bat à contre-temps et c’est bon malgré tout.
Il hurle, chasse la terreur, les démons, la neige dans sa tête. Son cri résonne sous la voûte, rejoint celui de l’enfant.
Qu’ont-ils d’autre en commun ?

La rage l’éjecte de la cité. Tant pis s’il y a une voiture. Il plonge dans la rue, la dévale, commence à y croire. Les menaces se perdent vers le haut de la butte. Le vent a changé de camp, l’emporte vers la place, le canal et plus tard, peut-être, le fleuve.
Au-delà, qu’y a-t-il  ?

L’espace amplifie le silence, dissout la peur. Il est seul. Un temps soustrait au temps, il vole, jouit du bruit blanc de l’air, des larmes d’ivresse qui remontent vers les tempes. Les pneus pétrissent l’asphalte, la gomme chuinte. La force est dans ses jambes. Son cœur est revenu dans le rythme. Il rit. On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans !

Au loin, le boulevard transperce la nuit. Les néons asiatiques marquent la frontière.
Son poing de victoire se hérisse d’un doigt quand il grille le feu. Les couleurs criardes rebondissent sur les jantes, barbouillent son visage, disparaissent dans son dos.
Il se redresse, lâche le guidon, pose les mains sur les cuisses, les frappe au rythme du pédalier. Il hurle à nouveau, pense au bébé, espère qu’il n’a plus peur.

Sur sa gauche, des tags ennoblissent une rangée de tôles, se poursuivent sur le crépi. Entremêlement sauvage. D’autres poings, d’autres doigts, d’autres cris de rage et d’amour surgissent au mépris de la loi. Il pile, jette son vélo, remonte de quelques pas. Le visage de la fille efface la laideur du mur. Ses yeux le regardent et il sent, cette fois, que quelqu’un le voit. Il oublie de respirer.
Où est celle qui fait ça ? Elle ne peut être que belle.

Il sort son portable, prend une photo, caresse l’écran pour l’agrandir, caresse les yeux qui ne cessent de lui parler. Soupir. Et puis …
Descendant tout Belleville le vent parfume les rues des senteurs du monde.
Dans l’empilement des tags, il cherche un autre portrait, revient sans cesse au seul qu’elle ait laissé, plonge dans son regard, se perd, se retrouve, se trouve.
Plus bas, il quitte sa ville. Il n’y aura plus de neige.
De cette cité il ne restera plus que le bourdon du vent qui occulte les cauchemars et le cri d’un enfant qui pointe sa vie comme un index tendu à la face des morts.

Où est celle qui fait ça ?

Théo Knock – 4 mars 2015

Avishai Cohen – Lost Tribe – Album From Darkness.
Image : Ciclief Licence Creative Commons

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