Foutu Con (Jazz Edge Story 12)

JES12_700x72

La nuit est froide, plus que toute autre. La couverture rouge éclabousse le carrelage de la salle de bain. Des lambeaux suintent des déchirures, des plis élimés s’effondrent. Cassée. Glacée. Vide. Le corps qu’elle contenait a disparu.
Tu es un foutu con, Paul ! Tu n’as pas senti le fleuve vous rattraper. Tu lui a ouvert les bras comme tu t’ouvrais les veines, sans même t’en rendre compte. Ce plaisir insidieux sous ta peau, tu aurais dû le reconnaître.
Elle a compris, Susie, elle a vu l’ambre au fond de tes yeux. Elle s’est vue seule, seule avec …
Du rouge brisé, c’est tout ce qui reste de votre amour. Putain de mot ! Maintenant qu’elle est partie, tu n’en as plus peur.
Combien de larmes dois-tu verser avant d’y voir ?

La nuit est froide, plus que jamais. Tout le monde n’y survivra pas, celui qui n’est pas né moins que tout autre.
Paul serre les bras contre sa poitrine. Les cicatrices grésillent sous ses doigts. Elles commençaient à s’évanouir. Susie n’y a pas cru.
Le petit tas informe se dresse entre Paul et l’air pur. Rouge. Sale. Il s’élance pour le piétiner, retient son geste, regarde, regarde le corps qui n’y est plus. Ils se penche, ramasse la couverture, la presse contre lui, lisse les arêtes, caresse les bosses. La regroupe en une chose informe et chaude. La dépose au creux des oreillers.

La chaleur de la rue s’arrête sur sa peau. Des ondes de glace diffusent de son ventre. Les os grincent. Il titube, se redresse, remonte vers le nord. Ses jambes l’entraînent. Elles savent toujours où est le fleuve.
Si ses yeux doivent pleurer, que ce soit du vent de sa course. S’il doit tomber, que ce soit pour s’être dressé au-dessus des gardes-fous.
Les pas de Paul éclatent contre les murs. Les rues sont mortes. Sa solitude a tué le monde autour de lui. Elle a tué bien plus que ça.
Il plonge vers les arènes, atteint le pont, monte sur le parapet, surgit entre le ciel et les flots.

Ses bras écartent la nuit, empoignent le courant, le défient de le prendre. Sa bouche crache un mélange d’eau boueuse et d’insultes. Il profère, menace, cogne, fait face au fleuve pour mieux le poignarder. Ses mains nues crèvent les tourbillons. Il sombre, martèle des poings et des pieds le ventre maudit qui l’avale. Il jette sa fureur à l’assaut de sa peur. Il frappe, tue, étouffe.
Qui est en train de mourir ?
Il crie les mots d’amour qu’il n’a jamais su dire. Une vague les soulève vers le monde naissant.
Il commence à nager, se sert du courant pour atteindre la berge, s’agrippe à une échelle de fer. Autour de lui, les flots indifférents emportent le vaincu.
Les pierres arrachent quelques fragments de peau. Sa chemise rougit, ruisselle, enserre son corps. Paul se retourne, respire la liberté, sa force inconnue.
Au-dessus de sa tête, les chants de l’aube agitent les feuilles. Un roulement sourd parcourt le sol.

Il va trouver Susie, la regarder de ses yeux désormais clairs, lui offrir ses mains de vainqueur. Il va la réchauffer avant que cette nuit ne gèle leur amour, avant qu’elle n’aille détruire ce qu’ils ont fait ensemble.
Tu es un foutu con, Paul, mais tu n’es pas que ça.
Et puis …
Comment appeler celui qui n’est pas né ?

Théo Knock, 27 octobre 2015.

Musique : Ballad for an unborn – Avishai Cohen
Photo : Théo Knock

You must be logged in to post a comment