Feu follet.

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Je me suis interrogée pour savoir si je pouvais parler de lui sans trahir son choix. J’ai hésité. Puis je me suis laissée emporter par ma joie de voir un de mes contemporains briser le carcan qui lui était imposé.
L’homme travaillait depuis plusieurs années dans la même boite. Qui tentait de survivre, bringuebalée par la tourmente économique et les transformations du monde. Il aimait vraisemblablement son job et se sentait bien avec ses collègues. Ils étaient des amis, des complices, des gens de talent à qui il portait autant d’admiration et de respect que d’affection.
Le jour de son anniversaire, cet homme prit son temps avant de quitter son domicile. Parce que dès le petit matin, un jour comme celui-là est un moment à part, un instant fugace de plaisir et de questionnements. Un truc qui nous renvoie à l’enfance et nous rappelle que le temps passe, que nous devons savourer, rêver, imaginer le meilleur et créer pour donner du sens à notre vie. Pour vivre pleinement le partage et l’amour.

Son rendez-vous personnel avec le temps le mit en retard. Ce n’était sans doute pas très grave, la réunion pouvait commencer sans lui. Et la vie s’achever sans lui.
Cet homme est né un 7 janvier. Son job, c’est le dessin. Il s’appelle Luz. Lumière, en Espagnol.
Ce qui s’est passé dans les heures et les jours qui ont suivi l’instant où il a dit « à ce soir » avant de fermer la porte de chez lui, je n’ai pas besoin de le raconter. Les journalistes du monde entier ont couvert les attentats de Paris, la marche républicaine, le numéro des survivants, les files devant les kiosques, les obsèques… Et puis plus rien.
Sur le front médiatique, il a fallu changer de séquence. La belle Marianne dut faire face aux avances de pseudo religieux et laïques, aux vérités des dogmatiques, des complotistes, des racistes et des conservateurs de tous bords. Elle avait cru pouvoir s’enfuir dans les bras de Charlie. Au final, elle se retrouvait seule face à son miroir, avec son cœur brisé.

Étreints par une douleur indicible, par des pensées virant au cauchemar, par un chagrin profond et par un enfermement dans le symbole qu’ils étaient devenus, les blessés et les survivants des attentats prirent le difficile chemin de la guérison et du deuil. Loin des caméras. Protégés de la violence absurde par des policiers mais seuls et vulnérables face à leurs souvenirs et leurs souffrances intimes.
Quatre mois après son funeste anniversaire, l’homme a choisi d’abandonner le rôle que les je-suis-Charlie plus ou moins bienveillants tentaient de lui imposer. Il a tiré sa révérence avec élégance et détermination. En personne libre qui tourne le dos à la notoriété de circonstances pour garder la ligne du vrai et du sensible. En homme qui préfère exister plutôt que de personnifier le héros que les autres aimeraient qu’il soit.

Il a fait le choix de la liberté. Le seul qui permette de vivre avec sincérité et d’envisager l’avenir. Je lui souhaite de retrouver progressivement la lumière sereine qui permet de savourer l’instant, de le partager, de rêver, d’imaginer le meilleur, de sourire et de créer. La lumière qui permet de dire « à ce soir » sans avoir peur des heures suivantes.

Mina Moutski.
20/05/15

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