Être ou avoir ?

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Le journaliste : Pourquoi êtes-vous là ce soir ?
Kevin : Je ne pourrais pas être ailleurs. C’est un moment unique à mes yeux. Une émotion énorme. J’ai le trac.
Le journaliste : Les conditions sont difficiles, vous dormez à même le sol c’est précaire…
Kevin : Rejoindre l’élite, ça se mérite, vous savez. Ca fait des mois que je prépare mon coup. Je n’attendais plus que la date pour y aller. Et c’est demain.
Le journaliste : Vous risquez de le payer cher, non ?
Kevin : ça m’est égal. De toute manière, vous ne pouvez pas comprendre. Pour moi, c’est… Comment vous dire… Vital ! Si je n’étais pas là ce soir, je ne pourrais plus jamais me regarder dans un miroir.

J’écoute distraitement l’interview de ce gamin à l’accent traînant, en attendant que le bouchon dans lequel je me trouve engluée accepte de me libérer. Je me pose des questions quasi existentielles : vais-je arriver à l’heure à mon rendez-vous ? Va-t-il faire beau ce week-end ? Kevin est-il en partance vers la Syrie ? Est-il un humanitaire qui se prépare à soigner des malades d’Ébola ? Risque-t-il sa vie pour lui donner du sens ?

Pas exactement. Nous sommes le 18 septembre 2014 en début de soirée. Je tends l’oreille et je comprends que Kevin a installé son sac de couchage devant l’Apple Store le plus proche de chez lui pour faire partie des premiers à acheter le dernier né de la marque. Son sac à dos contient un kit de survie qui devrait lui permettre de tenir jusqu’à l’ouverture des portes le lendemain matin. Il évite de boire, pour ne pas avoir à soulager sa vessie et risquer de perdre sa place. Kevin vit un moment historique.

Face à un comportement qui m’étonne autant qu’il m’échappe, je m’évade.
Je pense à Vassili qui est l’heureux propriétaire d’une voiture qui lui permet de gagner sa vie en tant que taxi. Il m’attendait, lors de mon dernier séjour en Grèce, sourire aux lèvres à l’aéroport d’Athènes pour me conduire à 250 km de là, sur les rives du Golfe de Corinthe. Un trajet qui m’a permis d’observer sa conduite étonnamment plan-plan, limite agaçante pour une pressée de mon genre. Aucune accélération franche, aucun freinage brusque, une boite de vitesse manipulée avec précautions… Et plus de 650 000 km au compteur du véhicule qui semble pourtant bien plus récent que la jeunette qui dort sur mon parking avec 10 fois moins de bornes à son actif.
Renseignements pris, Vassili conduit une voiture que le constructeur lui a offerte lorsque la précédente a passé la barre du million de kilomètres. Cet exploit avait été initié par son père, taxi avant lui. Deux générations et un objectif commun : économiser l’outil de travail pour en tirer le maximum en contredisant le concept d’obsolescence programmée.

Kevin. Vassili. La fierté de la conformité aux codes préfabriqués et celle de l’exploit par une action raisonnée. Deux hommes, deux pays, deux philosophies de vie diamétralement différentes. Les symboles de l’avoir et de l’être représentés par deux objets chargés d’émotions : le smartphone et la bagnole.

Kevin. Vassili. Le premier est venu en transports en commun. Parce qu’avec son petit salaire d’apprenti, il ne peut pas se permettre d’avoir une voiture. Et il s’en fout. Il préfère investir dans ce qu’il considère être des signes extérieurs de réussite. Il espère qu’ils attireront un jour les jolies filles, les euros et la chance. Vassili, de son côté, regarde défiler la végétation aride de son pays avant de filer doucement vers la mer. Il sort son téléphone à clapet et répond avec douceur à sa femme qui l’interroge sur son heure de retour à la maison. Une longue course c’est une aubaine. Les touristes dépensent de moins en moins et prennent plutôt le bus ces dernières années…
Par contre, dans la voiture ou à la terrasse de la taverne, ils sortent des smartphones qu’il ne pourra jamais s’acheter. Et il s’en fout. Il n’a pas besoin d’écran tactile. Juste d’un peu de temps pour partager des bons moments avec ceux qu’il aime. Parce que les textos et les mails, définitivement, ce n’est pas son truc.

Kevin rentre chez lui. Il est heureux ce matin. Il a fait partie des 10 premiers servis à l’Apple Store et France 3 local l’a interviewé. Il se sent tout puissant. S’il a réussi cet exploit, rien ne pourra plus lui résister dans sa vie.

Un premier texto fait biper son tout nouveau « six ». Un avis automatique de sa banque l’informant que son compte est passé en dessous du solde minimum autorisé.
Les héros de 2014 sont vulnérables…

Mina Moutski.
07/10/14

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