En direct

KOBANE

Les femmes serrent leurs enfants contre elles. Les hommes applaudissent. La caméra se fixe sur un visage radieux. Un bras tendu vers le ciel brandit une paire de jumelles. Un cri d’encouragement fuse. Sur l’écran, les hommes s’animent, commentent, passionnés. La langue est rauque. Il n’y a pas de traduction mais on sent qu’ils approuvent ce qu’ils voient, se congratulent, se confortent.
Il fait chaud. L’air vibre. Sous l’effet du puissant téléobjectif, l’image est un peu floue, le relief se tasse. Les bâtiments se distinguent mal des collines arides. Tout est beige, gris, terne.
On entend de nouveau des clameurs de joie monter hors champ. Un missile vient de détruire un immeuble. Une colonne de fumée noire monte au-dessus d’un lourd nuage pâle.
Un jeune homme crie sa haine. Il veut courir vers la ville, à quelques kilomètres, qui succombe lentement sous le regard des caméras du monde entier. Deux autres le retiennent avant que les soldats turcs n’interviennent à coup de gaz lacrymogène.
Sentiment d’impuissance. C’est le terme employé par le commentateur à plusieurs reprises.
Kobané souffre et meurt sous les assauts des barbares de Daesh et le monde regarde, impuissant.

L’aviation la plus sophistiquée de tous les temps, des engins à plusieurs millions de dollars l’unité sont dans la région depuis quelques jours. Ils ont anéanti deux véhicules blindés et tués une dizaine de djihadistes. Ces chiffres ne sont pas exacts, juste un ordre de grandeur. Le problème principal selon un représentant kurde, ce sont trois chars d’assaut qui pilonnent les maisons. Trois chars.
Il y a 70 ans, des Spitfire à hélice, volant à peine plus vite qu’un TGV, auraient réglé le problème en quelques heures. En décollant à temps. Il est vrai que nous étions directement concernés.

Le porte-parole de l’armée des USA l’a reconnu officiellement : les raids aériens ont atteint leur limite. Ils ne sauveront pas Kobané.
Les djihadistes encerclent la ville depuis trois semaines. Nous l’ignorions. Les caméras ne se sont déplacées que pour filmer la curée. Les bombardiers les ont suivies. Trop tard. Trois semaines plus tôt, dans la plaine, l’armée des barbares était une cible facile. Mais il n’y avait ni bombardiers, ni caméras.

Nous sommes impuissants à aider les habitants de Kobané. Nous ne pouvons que les filmer en train de se faire massacrer.
Nous sommes lents. Nous n’avons pas les bonnes armes. Nous n’avons peut-être pas non plus envie.

L’armée turque observe et tire sur les réfugiés kurdes qui s’énervent, faisant des morts et des blessés. Nous voyons, en direct, les armes braquées sur les victimes et nous sommes impuissants.
Le gouvernement turc attend que Daesh contrôle toute la frontière après avoir éliminé les kurdes. Dans un deuxième temps, l’armée pourra intervenir et les turcs passer pour des sauveurs. Mais les kurdes de Syrie seront morts et les réfugiés parqués dans une zone tampon sous contrôle de l’armée turque. Victoire sur tous les fronts et applaudissements de l’occident.
Tout le monde connaît cette stratégie. Elle a été décryptée, commentée, avouée. Elle implique l’acceptation du massacre de Kobané et l’asservissement des kurdes.
Nous le condamnons mais nous sommes impuissants.
La Turquie fait partie de l’OTAN, elle voudrait faire partie de l’UE. Ce sera bientôt le cas.
Nous nous taisons.
Les djihadistes sont soutenus par les puissances du Golfe qui nous livrent gaz et pétrole et investissent des milliards chez nous. Ils financent l’équipe de foot de Paris.
Nous nous taisons.

Nous sommes les plus fabuleuses puissances militaires de tous les temps mais sommes impuissants. Et nous savons pourquoi.
Parce que nous avons peur. Peur de payer le gaz 10% plus cher. Peur que la Turquie cherche d’autres alliances. Peur de fâcher les émirs. Peur de manquer de confort.

En face, ils n’ont pas peur. Ils agissent. Et ils gagnent.
En direct, devant nos yeux, devant mes yeux, devant mon impuissance. Parce que je ne sais rien faire d’autre qu’écrire et que c’est très largement insuffisant, inutile même.

Pour que le mal triomphe, il suffit que l’homme de bien ne fasse rien. Cette citation d’Edmund Burke revient en force sur nos écrans. Elle est aussi efficace que le fameux Indignez-vous !

Quelqu’un sait-il ce que les hommes de bien peuvent faire ?

Partager, pour éliminer les raisons de la haine. Promouvoir la non-violence, faire chaque jour à son échelle, ce que faisait Gandhi. Parler à son voisin, à son ennemi. Lui montrer l’autre chemin. A long, à très long terme, oui, ça peut avoir une influence. Mais là, maintenant, qu’est-ce que je peux faire pour cesser d’être impuissant ? Que ceux qui savent le hurlent.

Sur l’écran de télévision, les mères pleurent, les hommes se taisent et regardent, impuissants, les drapeaux noirs de Daesh fleurir sur Kobané.
En direct.

Théo Knock
9 octobre 2014

 

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