Elise est heureuse

Fauteuil enfant

C’est formidable l’asphalte lisse des trottoirs. On roule sans effort, sans entrave. Le chuintement des pneus se mêle au sifflement de l’air. On se sent libre. On se sent vivre.
Quelques mètres de bitume soyeux pour jouer avec son fauteuil roulant, c’est grisant. Les pavés, ça résonne dans les vertèbres ; le sable, ça colle aux roues, gicle sur le cercle en inox de la main courante, abîme les mains. Rien de tel que l’asphalte pour s’amuser. Elise a de la chance, la ville s’améliore. Il y a des bateaux presque partout. C’est pratique pour monter sur les trottoirs.

Elise a dix ans, elle est jolie. Elle rit, entourée de ses copains. Son fauteuil motorisé, fait d’une coque arrondie, ressemble à un jouet. Elle le pilote à l’aide d’un joy-stick. Il est rouge, sa couleur préférée. Comme sa jupe et son bracelet. Comme ses nouvelles chaussures avec lesquelles elle n’a jamais marché. Ses chevaliers servants l’entourent de leurs trottinettes. L’un d’eux s’appuie sur son épaule et se laisse tirer par la machine. Bonne excuse pour se presser contre elle !
C’est elle qui mène la danse. Elle accélère, s’arrête, fait des zigzags. Elle est bien plus habile avec son engin que les garçons avec le leur. Elle, elle a une marche arrière. Ils prennent toute la largeur du trottoir, s’amusent à effrayer les pigeons, rigolent dans le dos des passants qui râlent parce qu’ils doivent descendre dans le caniveau ou se coller contre le mur.
Quand ils croisent une poussette, les yeux du petit s’agrandissent et ceux d’Elise se voilent un instant. D’une chaise à l’autre, elle n’a passé que quelques années à courir.
Une camionnette est garée à cheval sur le trottoir. Il n’y a pas assez de place pour passer. Personne en vue. Elise remonte vers le bateau le plus proche, descend sur la voie au bitume râpeux, contourne l’obstacle en croisant les voitures jusqu’au prochain accès. Les garçons arrêtent la circulation en brandissant leurs patinettes. Ils se sentent importants, ils en rajoutent. Et puis ça les fait rire. Pour une fois, ils ont le droit d’embêter les adultes. La fourgonnette prend un coup de guidon qui laisse une rayure. On n’est pas toujours très adroit à cet âge.

Elise rit parce qu’il fait beau, que c’est la fin de la classe et qu’elle a l’insouciance des enfants. Les trottoirs lisses sont un terrain de jeu, une piste de vie qui s’étend à l’infini.  Dommage que le moteur soit bridé. Elle aimerait suivre les copains en descente, accélérer, hurler de joie et de peur mélangées. Plus tard, quand ses bras auront retrouvé de la force, elle aura un fauteuil manuel, sans limite de vitesse.
Elle a de la chance. Son école a été rénovée. Lors des travaux d’extension, il y a trois ans, on en a profité pour la mettre aux normes de mobilité. De toute façon, la loi impose ces aménagements pour 2015 au plus tard. Imposait.

En avril 2014, le gouvernement a décidé de repousser l’application de la loi. Ce n’était pas le premier recul en la matière. Selon Ségolène Neuville, secrétaire d’Etat chargée des personnes handicapées et de la lutte contre l’exclusion, la loi s’appliquera bien mais il n’y aura pas d’obligation réelle pendant quelques années encore. La raison invoquée : plus d’une décennie après l’impulsion donnée par Jacques Chirac, très peu de choses ont été faites. A quoi bon vouloir appliquer la loi quand les gens traînent les pieds ?* Drôle de conception de l’utilité des lois. Il est est vrai que les administrations sont parmi les plus en retard. Depuis, le gouvernement a obtenu de légiférer par décret en la matière. Ça devient confus. Pas sûr que ce soit le bon moyen de faire évoluer les mentalités.

Elise et ses copains se fichent de la loi et du droit. C’est des trucs pour les grands. Ce sont des enfants. Ce qui les touchent c’est l’injustice. Ils veulent jouer, glisser, rouler, filer, rire, se bousculer et pour ça, rien de tel que le revêtement satiné d’un trottoir. Bien droits sur leur trottinette, les gamins se prennent pour des motards qui libèrent la route devant le convoi présidentiel. Gare aux traînards ou aux véhicules mal garés.

Madame Dreyer est Présidente de l’Etat de Rhénanie-Wesphalie, en Allemagne. Son fauteuil roulant est plus sobre que celui d’Elise. Lors de sa visite à Paris en février 2014, les motards, les vrais, l’ont escortée jusqu’au Sénat. Ensuite, elle a dû passer par les caves du Palais du Luxembourg pour rencontrer les représentants de la Nation. Ils n’avaient même pas prévu une dégustation. Elle a pris ça avec humour. Elle sait que le commun des mortels serait simplement resté à l’entrée. Elle sait que les rampes qu’on a installées pour elle ici et là ont été retirées après sa venue. Elle sait d’expérience que ce n’est pas toujours mieux chez elle. Elle sait surtout que ce sera long de changer les regards et les a priori.

Paul est le préféré d’Elise. Il habite l’immeuble d’à côté, une vieille bâtisse du XIXème siècle, comme la sienne, avec trois marches pour accéder au rez-de-chaussée. Les Bâtiments de France ont refusé l’installation d’une rampe d’accès. C’est valable pour tout le quartier, y compris les commerces. Ce n’est pas grave. Après l’école, Paul raccompagne son amie, ouvre la porte, tire la rampe amovible rangée dans le couloir et l’aide à monter. Parfois, ils sont plusieurs à rentrer avec elle. Ils se servent de la rampe pour faire des acrobaties, la descendre à toute vitesse en prenant de l’élan depuis le fond du couloir, faire des sauts et des dérapages jusqu’à ce que la concierge les gronde. C’est vrai que c’est bruyant et dangereux. Traverser la rue dans les clous aussi, parfois.

Elise est heureuse. A la rentrée, elle ira au collège. Elle prendra le bus. L’arrêt le plus proche n’est pas encore surélevé. Ses parents cherchent une solution avec la mairie. Elle espère qu’elle sera dans la même classe que Paul, parce que c’est son préféré. Elle n’aime pas le mot amoureux, c’est un mot idiot ; elle se sent soudainement maladroite quand elle l’entend..

Elise a un fauteuil rouge qui ressemble à un jouet. Quand elle sera grande, elle en aura un vrai, avec des grandes roues bardées de chrome et des pneus qui chuintent doucement sur l’asphalte. Le vent sifflera dans ses cheveux et elle se sentira libre.

Théo Knock, 4 juillet 2014.

* France Inter, Service Public, 17 avril 2014. Réécouter l’émission.
Pour aller plus loin : Jaccede : site et blog des actions citoyennes pour l’accessibilité.
Illustration : auvos.org : ici.

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