Ecologie des Sans-Logis

Photo Poo-Tee-weet. Licence Creative Commons.

C’est beau une ville la nuit. Les rats jouent à cache-cache avec les phares des voitures. L’un d’eux, tapi dans l’ombre d’une camionnette, semble compter les véhicules. Quand l’intervalle lui semble favorable, il s’élance, les yeux noirs brillant de désir. De l’autre côté, sur le terre-plein central, c’est le paradis. Des hommes y ont établi leur bivouac. Pas de murs, fussent-ils de toile. Pas de placards ni de boîte en fer blanc. Seulement quelques sacs en plastique à la saveur étrange, qui se transpercent avec délice. Et tout cela à même le sol, en désordre, offert à toutes les gueules, tous les museaux pointus qui s’agitent, truffe en l’air, affolés par tant d’odeurs subtiles pour qui sait les décoder. Le Pays de Cocagne à ciel ouvert, en plein Paris. Une invitation au pillage.
C’est chouette une ville la nuit, surtout quand on est rat.

Les hommes parfois s’offusquent de la présence des rongeurs, notamment quand les canettes sont vides et qu’ils ne savent qu’en faire. Un rat, c’est toujours une bonne cible. Pour la canette, pour la colère, pour les cris dénués d’espoir et de raison.
Une forme molle s’agite sur un grabat ; une malédiction inarticulée jaillit dans la pénombre ; un bras se tord dans un simulacre de jet. L’aluminium tinte à quelques mètres  de la bestiole qui glisse sans bruit sur le bitume. Elle s’abrite un instant derrière un pilier puis reprend son patient travail de valorisation des déchets. C’est écolo un rat.

 Ils sont quatre hères, parfois plus, installés sous le métro aérien à la station Sèvres-Lecourbe. Une placette abritée de la pluie s’étale sous les rails entre l’entrée du métro et un immense rond-point. En bas, le pavé vrombit sous les pneus et au ciel gronde le train. Entre les deux, les hommes ronflent. L’harmonie des roulements berce l’avenue qui s’enfuit vers l’Hôtel des Invalides entre quatre rangées d’érables. Dormez, bonnes gens. Tout va bien. C’est si rassurant la nature dans la ville.

Suspendu à la voûte d’acier au-dessus de la tête des quatre hommes, un panneau déroule des publicités en continu. Une Citroën DS4 s’affiche à intervalles réguliers. « Erreur de la banque en votre faveur », clame le slogan. Un signe du destin ? Comment en profiter quand on n’a pas de compte ?
Suit l’annonce d’une course à pied au profit d’une organisation caritative. Un vagabond aux pieds emmaillotés dans des lainages crasseux ouvre un œil et lui porte un toast en inclinant le goulot de sa bouteille. Humour de va-nu-pieds ou songe-t-il vraiment à participer ? Comment s’inscrire quand on n’a pas d’adresse ? Peu importe, aucun d’eux ne peut prétendre à un titre. A celui de bénéficiaire, peut-être. Quoique : les bobos vont courir au profit des délaissés du bout du monde, pas pour ceux des accotements où ils font leur footing. Le dormeur de la terre sombre à nouveau dans son sommeil vineux. Tout va bien.
La nuit, il n’y a que les rats qui trottinent.

gynti_46_nb Le jour s’est levé, pas les hommes de la rue. D’expérience, les gisants ont choisi la portion de la place que personne n’emprunte. Chacun chez soi. Ça évite les conflits. Ça évite les rencontres.
Chacun chez soi.
Un chez soi en plein air, en bitume fissuré, au ras des pots d’échappements. Une concession de l’espace public acquise par la seule force de leur présence. Une privatisation sauvage de la taille d’une tombe mais sans les fleurs. La voirie pénètre rarement ces quelques mètres carrés à en juger par les détritus qui s’amoncellent et les coulures suspectes qui suintent des galetas.
La vie privée, aussi précaire soit-elle, ça se respecte.
Un linge, posé sur la rambarde empêchant les voitures de se garer, la protège du regard des automobilistes attendant au feu-rouge.
C’est un chez-soi mais pas encore un logis.

 Sur cette portion d’asphalte en désordre, ils ont construit un biotope inconnu, un humanotope déglingué. Ici, nous sommes les étrangers, une espèce allochtone, envahissante. Parfois, trois sous circulent d’une main soignée à une main abîmée. Ils s’égrènent furtivement comme les restes en pointillés d’un ancien lien. De part et d’autre, un sourire  accompagne la transaction. Combien d’hivers encore avant qu’il ne soit complètement effacé ?
Nous faisons partie d’un système économique qui les ignore, qui les a rejetés, et eux, d’un écosystème dont nous ignorons tout, qui vit de nos rejets. Nous partageons le même espace mais pas le même habitat.

 L’écologie étudie le fonctionnement intrinsèque d’un habitat et des êtres vivants qui s’y trouvent. Eco, c’est la demeure, le lieu de vie. Mais est-ce une demeure là où ces hommes vivent ? Peut-on parler d’écologie ou d’économie quand la maison disparaît, quand la structure s’effondre, quand le monde efface les hommes de ses principes et de son histoire ?

 Dans la nature, ce qui tombe à terre constitue la litière. C’est le biotope fondamental, l’écosystème de base. C’est là que la mort redevient vie grâce aux organismes les plus archaïques, bactéries, champignons, insectes, tout ce qui grouille et nous inquiète.
Quand un homme tombe à terre, qu’il y vit, qu’il y dort, qu’il y survit en compagnie des animaux récupérateurs à plumes et à poils, gît-il sur une litière ou bien en fait-il déjà partie ? Sa demeure, en tout cas, c’est cette zone de flou où la vie ressemble tant à la mort qu’il devient dérisoire de vouloir les dissocier. C’est ça la précarité. L’écologie des Sans-Logis, c’est celle de la litière, du recyclage final, où rien ne se perd, où tout ce qui tombe doit disparaître pour que puissent continuer ceux qui sont encore debout.

 Il y a environ 150 000 SDF en France. Emmaüs, entre autres, sait construire un abri de 50 à 60 m² équipé pour 10 000 euros* en recyclant des palettes. Economique, écologique, efficace. Avec le dédommagement pour préjudice moral offert à B. Tapie, on pouvait loger près du tiers des gisants de la rue. Mais eux ne se plaignent d’aucun préjudice. Ils regardent défiler les publicités, les voitures, les métros, les passants, leur vie au ras du sol.

 Les lampadaires brillent plus fort que les étoiles. La dernière rame s’est tue. Tout est calme. Un frou-frou se propage entre les matelas. Une moustache scintille dans un rai de lumière.
C’est beau une ville la nuit. Surtout quand on est un rat.

Théo Knock
21/11/2013

* Habitat Eco-responsableAbris Emmaüs

Photos d’après : SDF : Poo-tee-weet. Rat : gynsi_46. Licences Creative Commons.

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