DETROIT,MICHIGAN, part 2 : LA PERDANTE MAGNIFIQUE

Detroit, en l'état

Detroit, en l'état

A Detroit, Michigan, la révolte des afro-américains qui éclata violemment en 1967 était finalement prévisible, du moins pour certains esprits éclairés. Ce qui le fut moins, c’est ce qui arriva dans les banlieues blanches de Détroit

Comment une nation qui combattit le nazisme pouvait-elle continuer à nourrir en son sein une ségrégation raciale qui partageait bien des points avec cette idéologie barbare ? Comment laisser des blancs devenir des super stars alors qu’ils se réclamaient de la musique noire (le blues, la soul, le rhythm and blues) sans laisser enfin sa place à la communauté « originelle » et qui grignotait de plus en plus les statistiques démographiques ?

Dans les années ’60, on fit grand cas des hippies qui prônaient la paix, les cheveux longs, ornés de fleurs. Mais Detroit montra d’une manière éclatante le revers de la médaille, celui de la colère des pauvres toutes couleurs confondues.

Les Stooges, Iggy Pop en tête, délivrèrent, torses nus, une musique violente, virulente, n’hésitant pas à mettre un doigt bien profond dans le fondement de la société, préfigurant ainsi le punk anglais de ’77.
Alice Cooper, un des groupes qui participa à la naissance du Hard Rock, affichait fièrement son chanteur (Vincent Furnier / réminiscence des origines françaises de la ville ?) grimé de manière pré-gothique, affublé d’un nom de fille, prêchant un grand guignol démesuré et dérangeant.
Mitch Ryder, avec ses Detroit Wheels, jouait un rhythm and blues, assez classique finalement, mais catapulté par une vitesse d’expression et une rage totalement blanche guidé par l’urgence des ventres qui crient famine.
Et surtout, summum de l’anti rêve américain communément admis, il y avait les MC5, les Motor City 5. Les MC5 furent le premier et le plus intense des groupes de révoltés. Ils étaient 5 sur scène, mais derrière eux, il y avait leur gourou (terme inapproprié dans le sens religieux du terme, mais totalement adapté en la circonstance) : John Sinclair. Celui-ci fit des MC5, groupe énervé de Rock and Roll, une tribu d’activistes d’extrême gauche, anarchistes, fouteurs de bordel, menaçant du haut de leurs amplis et de leur attitude les valeurs traditionnelles des USA. Sinclair, condamné à 10 ans de prison pour une histoire, somme toute futile, de Marijuana, était devenu une sorte de public ennemy number 1, son bras armé étant le MC5. Imaginez la puissance, la résonance dans l’Amérique des ’60 de l’album live, de la chanson « Kick Out the Jams » et son « allez-y, foutez le bordel, enculés » !

Les années 60, à Detroit, furent les années de la gloire : Motown avait cassé une partie des codes entre noirs et blancs, les MC5 et les Stooges avaient franchi les frontières de la bienséance, du puritanisme américain, du conformisme à peau claire. Grâce à eux, Detroit entrait avec fracas par la grande porte dans l’histoire culturelle mondiale, brisant tous les verrous. Mais les addictions aux différentes drogues eurent raison des blancs sauvages qui ne sortirent finalement que très peu d’albums et l’évolution musicale pressentie par Gordy et les émeutes de 1967 amenèrent Motown à déménager vers L.A., Californie, coupant ainsi le cordon ombilical d’une musique avec son ventre.

Detroit était finie, lessivée, détruite par le retour de bâton.

Moribonde économiquement et culturellement, elle faillit se relever par deux fois.

La House Music et la Techno, celles-là même qui font désormais partie du paysage musical mondial, furent façonnées, créées, inventées à Detroit, dans les années ’80, sur les ruines de son passé culturel prestigieux.

Le Rap blanc, loin des clichés fric/cul/chaines en or, trouva dans les années 2000 son icône avec Eminem, gosse pauvre (en pouvait-il être autrement ?) de la motor city.

Mais cela ne suffit pas, juste quelques lignes de plus dans un CV impressionnant mais inutile dans la reconquête des cimes.

Detroit est laide, froide, puante, polluée, en ruines, violente (déclarée depuis longtemps comme la ville la plus criminelle des US, classée même dans le top ten des villes mondiales les plus dangereuses par son taux d’homicides). Elle souffre d’un urbanisme insensé, d’une incapacité à pouvoir gérer son flux migratoire (afflux ascendant et descendant (multiplication par 4 entre 1910 et 1950, et division d’autant entre 2000 et 2010)), d’une débâcle économique sans précédent, d’une mondialisation sans pitié.
La ville de Detroit fut déclarée en faillite en 2013 (une première pour une ville de cette importance), mais Detroit est une perdante magnifique, comme le dit cette chanson de Bob Seger, autre héros de la motor city, de la motor town.

Detroit est la ville ultime du rêve américain qui périclite, mais qui tente toujours de renaitre de, dans, ses cendres. Ville de la renaissance, douloureuse, longue à se remettre debout, rapide à s’effondrer, mais ville où tout restera possible : le meilleur (elle semblerait même, aux dernières nouvelles, reprendre du poil de la bête) comme le pire. Welcome to Detroit City, Michigan !
Clément Beylet
21/02/2015

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