Detroit, Michigan, un parcours unique.

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Cela faisait onze ans qu’il était parti de chez lui, qu’il avait tourné le dos à Clarksdale, Mississippi, à ce sud rural qui n’avait que la pauvreté à offrir, qu’il avait embrassé pour la dernière fois de sa vie sa mère et serré dans ses bras son beau-père, Willie Moore, à qui il devait tant et qu’il n’oublierait jamais. Onze ans à bourlinguer un peu partout, de Memphis, Tennessee, à Cincinnati, Ohio. Onze ans à suivre la direction du nord, celle de son destin.

Ce n’est qu’en 1943 qu’il posa sa maigre valise et sa guitare défraichie sur les pavés de Détroit dans le Michigan. Détroit, ville frontière avec le Canada dans laquelle l’industrie automobile embauchait à tour de bras. Et pourtant, s’il était facile, en quelques minutes à peine, de trouver du travail, rien n’était rose par ici. En 30 ans, la ville avait vu sa population multipliée par quatre, principalement par l’afflux de noirs américains comme lui. Les tensions raciales, une quasi marque de fabrique à Détroit, étaient déjà énormes. Les premières émeutes eurent d’ailleurs lieu cette même année.
Le jour, il travaillait en tant que concierge chez Ford, le soir, il se produisait avec sa guitare acoustique qu’il dut vite électrifier : son public, vociférant sous l’abus d’alcool, n’avait que peu d’oreille à tendre vers son blues. Soit. Le son devait donc monter de quelques décibels pour se faire entendre. Et ce fut le cas, un soir de 1948. Elmer Barbee, propriétaire d’un magasin de disque resta sans voix devant la musique agressive et hypnotique de ce jeune homme. Il l’emmena voir un producteur qui lui proposa d’enregistrer quelques titres, dont « Boogie Chillen ». L’histoire musicale de Détroit, la « Motor Town », était en marche. Celle de John Lee Hooker aussi.

Tout était pourtant loin d’être gagné. Si les titres enregistrés par John Lee Hooker marquaient d’une manière indélébile le Blues, le public concerné n’était, à cette époque, que celui des noirs. Et ce public-là, vers le milieu des années ’50, se tourna vers d’autres tempos, plus enjoués : ceux du Rhythm and Blues. Ainsi, les bluesmen, issus de l’exode, comme Hooker, connurent des années sombres et la musique noire ne pénétrait guère le vaste marché américain. Il fallut un chanteur blanc, sexy, Elvis Presley, pour ne pas le nommer, pour que certains blancs s’intéressent à cette musique.

C’est ce constat qui amena Berry Gordy Jr sur le devant de la scène. Son crédo était simple, vu d’aujourd’hui, mais d’une terrible audace à l’époque : créer un label qui diffuserait une musique sexy en diable et qui pourrait abattre les frontières raciales. Pour cela, plusieurs moyens seraient à utiliser : trouver des musiciens capables par leur talent de convaincre tout le monde, composer des chansons qui se fredonneraient sous les douches de n’importe qui, dénicher des chanteuses et des chanteurs avec des voix tellement parfaites qu’elles en feraient oublier la couleur de peau. Gordy, en créant Tamla et Motown réussit ce pari au-delà de ses espérances. A Memphis, cela fut déjà tenté, mais Stax, là-bas, dans le sud, eut beaucoup plus de mal à relever le défi. A Détroit, le combat fut gagné haut la main. La liste des artistes qu’il signa, qu’il sut imposer dans tous les Etats, d’abord, auprès de toutes les « couleurs », ensuite, puis, finalement, au monde entier est considérable et sans précédent. Motown, le label, rendit Motown, la ville, célèbre dans le monde entier. Pour mémoire, et de manière non exhaustive, faute de place ici, the Four Tops, the Temptations, The Supremes, Marving Gaye, Stevie Wonder et The Jackson Five (oui, la fratrie de Mickael…) ont été construits et façonnés par lui, dans cette ville hors norme.

Si culturellement, grâce à ce qui se passait dans de minuscules studios d’enregistrement, les noirs étaient désormais reconnus, les blancs sur le point de s’approprier aussi cette musique, économiquement, socialement, c’était la débâcle. Les tensions entre les noirs et les blancs devenaient insupportables dans les rues de la ville. Tensions exacerbées par les inégalités flagrantes entre les gens (ségrégation toujours et encore / déclin de l’industrie automobile….). Le point de non-retour fut quasiment atteint le 23 juillet 1967 lorsqu’éclatèrent les émeutes dites de la 12e rue. D’une durée de 5 jours, elles entraînent 43 morts, 467 blessés, environ 7 200 arrestations et la destruction d’environ 2 000 édifices. Il s’agit de l’une des plus grandes et meurtrières émeutes de l’histoire des Etats-Unis.

Ces affrontements sanglants et meurtriers transpirent aujourd’hui encore des murs de la ville. Mais ils ne reflétaient finalement que la vision afro-américaine. Tapis dans l’ombre, certains blancs, issus des banlieues pauvres, très pauvres, de Détroit ne tarderaient pas, eux aussi, à sortir du bois et à imposer avec des guitares leur propre vision des choses. Une vision tout aussi typiquement « détroïenne »

A suivre…

Clément Beylet
21/01/15

Pour en savoir plus : http://youtu.be/2koKEC2BnII

 

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