Chicago : Ness, Chess et les autres

Chicago

Après s’être longtemps baigné dans les eaux glacées du lac Michigan, le vent se lève, s’ébroue et se rue dans les artères rectangulaires de la ville, percutant parfois de plein fouet « the ‘L’ », ce fameux tramway aérien qui fit trembler en 1980 la misérable chambre de Jake et Elwood, les blues brothers.


Est-ce ce vent qui pousse inexorablement Chicago, Illinois, the « Windy city », vers l’Histoire, vers ses histoires souvent extraordinaires ? On pourrait presque le penser.
Alors que la ville, dans la première moitié du 19e siècle, souffre d’un environnement marécageux rendant ardu son aménagement, elle est déjà, néanmoins, une des grandes villes américaines, attirant les immigrés européens et un certain génie créatif, commercial, industriel et financier.
En 1871, un énorme incendie ravage une grande partie de la ville et jette à la rue quasiment un habitant sur deux. Mais elle se reconstruit vite, très vite (ne demandez pas aux habitants de la Nouvelle Orléans ce qu’ils en pensent, mais c’étaient d’autres temps, d’autres mœurs, d’autres intérêts). Ce drame, cette reconstruction facilita, finalement, son essor industriel. Tout le monde avait retroussé ses manches et ancré le dynamisme tout azimut dans les gênes de Chicago.
En 1919, des émeutes éclatèrent entre blancs et noirs (la première de l’histoire américaine ayant obtenue une telle répercussion nationale et historique).
Parallèlement, à cette époque, la ville était également le douillet cocon de la pègre italienne (Palerme dans le midwest) et la prohibition décrétée au niveau national cette même année n’allait pas arranger les choses tout en permettant de glorifier les dieux du mal et du bien que furent Al Capone et Eliot Ness, l’incorruptible.
Entre 1890 et 1930, la population afro-américaine était passée de 15 000 à 234 000 personnes. Les noirs s’installèrent ici parce qu’il y avait du travail, parce que les conditions de vie semblaient plus faciles (ce qui n’empêcha pas l’émeute, bien évidemment). Dans leurs bagages, ils emmenèrent leur culture ; et le blues en fit partie.
Et c’est là qu’interviennent, encore histoire extraordinaire, Lejzor Czyz et son frère. Non, mais, sincèrement, rendez-vous compte du truc : 2 émigrés juifs polonais, cible préféré des fascistes, créent un label de musique et enregistrent le blues des noirs, ennemis jurés du KKK, portant ce style à un niveau jamais atteint, le propulsant comme art majeur au niveau mondial !!! On croit rêver. Lejzor et son frangin, ayant américanisé leur nom, sont connus en tant que Leonard et Phil Chess. Leur label, c’est Chess Record. C’est ici, à Chicago, chez eux, qu’ils permirent à Muddy Waters, Sunnyland Slim, Willie Dixon, Jimmy Rogers, Howlin’ Wolf, Chuck Berry, Etta James, et des milliers d’autres de peaufiner, d’orchestrer le blues rural acoustique, d’en faire quelque chose d’urbain, d’électrique qui modifia profondément la seconde moitié du 20e et les siècles des siècles à venir. Le Chicago Blues est né, en grande partie, grâce à ces deux-là qui ont travaillé d’arrache-pied pour que cela soit possible.

Mais le blues n’est pas la seule identité musicale de la ville, même si c’est la plus « puissante ». Chicago est le berceau de House Music (et oui, aussi…), son orchestre symphonique est un des meilleurs du monde, le Jazz, le Rock et la Soul y ont vécus, et continuent de le faire, des moments indissociables de leur histoire. Les punk, les alternatifs, les ravers doivent tous une fière chandelle à la Windy City.

La rivière Chicago (she-caw-gu comme l’appelaient les amérindiens) donna son nom à cette énorme ville et nourrit à son sein une histoire hors norme, une culture immense, une industrie à l’essor gigantesque, une place financière qui figure dans les premiers rangs mondiaux, éleva même pendant longtemps le premier président américain noir.
La ville n’est certainement pas la plus agréable au monde, pour sûr, elle est froide, pas vraiment belle, violente (comme souvent là-bas), hyper industrialisée, trop urbaine pour être humaine, mais en 1936, Robert Johnson chantait :
“Come on
Oh baby don’t you wanna go
Come on
Oh baby don’t you wanna go
Back to that same old place
Sweet home Chicago”

…il doit bien y avoir une raison à cela. Le sens de l’Histoire peut-être ?
Clément Beylet
30/05/2015

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