Carbonifère et langue de bois

Dessin Jean-Marie Renard

C’est patient une forêt. Ça prend le temps de pousser, de se construire par étapes, de s’organiser, d’élaborer le sol dont elle se nourrit. Un millénaire ou deux, et la forêt primaire renaît dans toute sa diversité. C’est le cas de celle de Bialowieza, à la frontière de la Pologne et de la Biélorussie. Un  temps domaine des Tsars qui y venaient rarement, c’est tout ce qui reste de la forêt vierge européenne. C’est un peu plus grand que Berlin, un peu moins que Londres. Le cœur intouché fait la taille de Paris.

 C’est impatient un homme. Ça veut de l’énergie et de l’argent tout de suite, peu importe ce qu’il adviendra des forêts, du sol, de l’eau, de ceux qui en dépendent. A Varsovie, Berlin, Paris ou Londres, il sont tous aussi pressés. L’économie, c’est tout ce qui reste du rêve européen.

 Quelques milliers de mètres sous les pâtures et les forêts polonaises, les arbres du carbonifère se sont transformés en gaz piégé dans les couches géologiques. En Pologne, pour le détecter, d’énormes machines envoient dans le sol des ondes ultra puissantes qui font trembler la terre, fissurent les murs des fermes, affaissent le lit des rivières. Son extraction, aux USA, pollue les eaux souterraines et les rivières, empoisonne le bétail, provoque de graves maladies chez les riverains et réduit de dix ans l’espérance de vie des travailleurs. Ceux qui n’ont pas vendu leur terrain aux compagnies gazières ne trouvent plus preneur : à 15 km de chaque puits, le prix de l’immobilier a chuté de 30%. Plus près, personne ne veut emménager. Souvent, l’eau du robinet, chargée en méthane échappé du forage, se met à flamber. Les paysans polonais ont  peur de vivre la même chose.
La forêt de Bialowieza, elle, s’en moque. Elle continue de pousser, sans bruit. Elle aussi est en danger, car un puits de forage, c’est de la fracturation et de la pollution à plusieurs kilomètres de distance. La folie du gaz de schiste durera 10, 20 30 ans maximum, assez pour ravager les sols et les eaux, mais la forêt a le temps. Dans deux ou trois mille ans elle aura repris ses droits. Pas les paysans polonais.

Leur ruine et la destruction de leur environnement sont programmés. C’est ce que vient de démontrer le film* projeté dans la salle des fêtes de ce petit village de la forêt de Rambouillet. Les questions et les commentaires fusent. Est-ce que c’est vrai tout ça ? Notamment qu’en plus d’être une honte écologique, les gaz de schistes sont un mirage économique, qui ressemble à une pyramide de Ponzi ? Thomas Porcher**, économiste qui s’est penché sur la question répond : « Oui, économiquement, c’est un leurre. Pour l’aspect écologique, je n’en sais pas plus que vous. Je vous laisse juges. »

 Ici, les gens sont attachés à la nature. Il y a quelques années, ils ont fondé un collectif, Sauvons Nos Arbres, pour dénoncer les massacres à la tronçonneuse  (sic) perpétrés par l’ONF. Non pas que les forestiers soient tombés dans une folie d’abattage mais cette fois-ci, comme tout les 150 ans, ce sont les parcelles à proximité du village qui ont été récoltées. Ne sont restées que des friches désolées qui mettront des décennies avant de retrouver leur caractère forestier. C’est laid. Le prix des maisons en bordure des terrains dénudés a chuté. Et puis c’étaient NOS arbres. Ici, la forêt n’a rien de primaire. Depuis des siècles, ce sont les hommes qui décident des essences qui y poussent, qui gère leur densité, régulent la faune, protègent la qualité de l’eau et au final, récoltent le bois. On le savait quand on a emménagé ici. Mais quand même, c’étaient nos arbres.

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Photo Malosky / Flikr

L’un des membres les plus actifs du collectif est un élu local. Il peste contre ces fonctionnaires de l’ONF et milite pour une privatisation de la gestion forestière. C’est lui, justement qui pose la question piège. « Maintenant qu’on a parlé des inconvénients, pouvez-vous nous dire quel sont les avantages du gaz de schiste ? Pour se faire une véritable opinion, il faut pouvoir peser le pour et le contre. » Intellectuellement, il a raison. L’information complète, chiffrée, objective, transparente et partagée est une des bases fondamentales de la démocratie, le seul moyen de faire un choix éclairé.
L’économiste répond. Les avantages sont peu nombreux. Les emplois intéressants seront réservés aux spécialistes venus d’outre-atlantique d’où viennent les compagnies exploitantes. Les autochtones feront le sale boulot. En regard des pertes liées à l’exode loin d’un environnement invivable ce sera bien maigre. Quand au prix du gaz, en France, il est indexé sur celui du pétrole qui ne fera qu’augmenter. Les citoyens ne profiteront pas d’une éventuelle baisse des coûts.

 Au fond de la salle, quelques entrepreneurs n’en démordent pas. Ce n’est sas doute pas aussi simple que ça, sinon, comment expliquer que seules la France et la Bulgarie soient opposées à l’exploitation du gaz de schiste ? Il doit bien y avoir des avantages. Peut-être ont-ils raison. Les données et l’analyse de Thomas Porcher sont controversées. A force de chercher, on finira bien par trouver des avantages à cette histoire, et si l’on est intelligent, on arrivera peut-être à partager les bénéfices au lieu de les laisser à ces vilaines entreprises américaines. Peut-être. A condition d’accepter les inconvénients.
Seulement, lorsque ces inconvénients se nomment pollution des nappes souterraines pour les prochains siècles, destruction des surfaces agricoles, empoisonnement, cancers par dizaine de milliers, quels avantages peuvent les rendre acceptables ?
C’est là le piège.
Commencer à évaluer les bénéfices, c’est envisager, implicitement, qu’à partir d’un certain seuil, les conséquences seront tolérables.
Cet élu, si attaché à sa forêt, où place-t-il la barre ? A combien de milliards ou d’emplois estime-t-il justifiées les horreur que vivent les citoyens américains touchés par ce fléau ? A partir de combien est-il prêt à les vivre lui-même ? Est-il prêt, d’ailleurs à les vivre lui-même ? Et si non, au nom de quoi est-il prêt à l’infliger à d’autres ? Au nom du droit qui rend normal l’abattage des arbres loin de chez lui mais justifie une levée de bouclier lorsque c’est sa commune est touchée ? Est-il prêt à soutenir un collectif Sauvons nos vies en Pologne ou en Seine-et-Marne ? On lui a posé la question et il a haussé les épaules, sans un mot, la langue en chêne massif pesait soudain trop lourd.

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Photo Lockthegate / Flickr

 A Varsovie, d’autres élus, plus puissants, plus connus, plus proches des sociétés gazières et financières, plus proches des analystes économiques internationaux ont tranché. Il n’y a pas de seuil d’acceptation. Les conséquences sont sans intérêt, on ne les comptabilise plus. Le solde est ainsi certain d’être positif. La dernière Conférence sur le Climat a une fois de plus débouché sur une absence d’engagement. Rien ne sera changé dans nos habitudes de consommation, notre mode de vie, notre modèle économique basé sur une énergie bon marché, infinie, déconnectée de ses impacts écologiques. Comme l’analyse Harald Welzer dans le magazine Der Spiegel***, ce sommet marque cependant un tournant. Il a entériné une décision importante : le réchauffement climatique et les problèmes d’environnement, on s’en fiche. Totalement. Définitivement. Nicolas Sarkozy avait montré la voie avec son fameux « L’écologie, ça commence à bien faire ! », Obama et consorts l’ont suivi. Ils ont enfin déposé la langue de bois et ce sont les forêts qui risquent d’en pâtir. Entre autres.

 A quelques centaines de kilomètres, les paysans polonais perdent pied face aux multinationales. Voilà des siècles qu’ils s’allient à la nature pour qu’eux et les générations futures puissent en vivre et y vivre. Ils sont sans doute les derniers.
Un peu plus loin, la forêt de Bialowieza continue patiemment de pousser et d’accumuler les mètres d’humus. D’ici quelques centaines de millions d’années, elle participera peut-être à une deuxième période carbonifère. Dont aucun homme, cette fois, ne profitera. Nous sommes si impatients de disparaître.

Théo Knock
30/12/2013

* La Malédiction du Gaz de Schiste, documentaire de Lech Kowalski.
Voir aussi Gasland (2010) et Gasland 2 (2013), documentaires de Josh Fox.

** Le mirage du gaz de schiste, Thomas Porcher, Max Milo Edition, 2013.

*** Kein Kapital für den Kapitalismus, Harald Welzer, Der Spiegel N° 49/2.12.2013. p 152.

 Pour en savoir plus :
Non au gaz de schiste : Essonne sans gaz de schiste
Oui au gaz de schiste : Les Echos

Photos : Malosky ; Lockthegate. Licence Creative Commons
Dessin : Jean-Marie Renard

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