Bourbon Streets (Jazz Edge Story 7)

pierre-guy oyo

L’enseigne de l’hôtel s’éteint, le dernier métro secoue le plancher. Le vide commence ici. Des années d’insomnie torturent ses jambes. Il sort. Marcher, éviter la mort.
La nuit caresse les murs. Les vitrines engloutissent l’ombre. Tout en bas, quelques néons brûlent encore. Des silhouettes clandestines taillent les reflets sur le trottoir humide. Est-ce que ça vit vraiment ?
Pas envie d’aller voir. Le fleuve, en contrebas, dévore les corps douloureux.

Un taxi rase les feux, l’éclabousse de son souffle chaud, disparaît vers la droite.
De l’autre côté du boulevard, les ruelles s’étirent en silence. Il traverse, s’engouffre dans la pénombre, aspire la fraîcheur, imagine qu’il sourit.
Ses muscles grésillent de fatigue. Est-ce si désagréable que ça ?
Le crépitement dans ses veines parasite ses pensées. C’est déjà ça. Pas sûr que ça suffise. Envie de s’arracher la chair, de briser les os déjà prêts à se rompre. Réponse. Ce n’est pas désagréable : c’est atroce.
Il prend à droite une rue abrupte. Les pavés cassent les chevilles. S’user jusqu’à l’abandon, la chute, le sommeil. Il se ment. Là-haut, passé le temple qui écrase les morts, il n’y a aucun repos, seulement une épicerie ouverte aux noctambules.
La nuit je marche. La nuit je mens. La nuit je bois. Et si c’était simplement de la peur ? Si les bouteilles ambrées n’étaient que des flambeaux ?

Un chat de pierre l’observe depuis sa niche au-dessus d’une porte cochère. Il le dépasse, se retourne. Les yeux morts le suivent. Il serre le couteau dans sa poche, ouvre la lame, pose la pointe sur son bras. Un flopée de congas l’assourdit.
Bon Dieu, comment font-ils ? Pourquoi personne ne bronche ?
Il lance le cran d’arrêt vers l’animal. Le cri métallique rebondit sur les murs. C’est tout. Il tombe à genoux. Il rêve déjà.
Elle dort. Ses paupières frémissent quand il se lève. La porte, les marches assourdies, le pas lourd dans la rue. Rien, encore une fois.
L’orage fut trop bref. L’étouffement, la chaleur, l’air électrique. Pas de repos.
Elle rejette le drap trempé, s’étend en croix sur le parquet, nue, offerte au moindre soupir. Les murs s’embrasent dès qu’elle ferme les yeux. Qui éteindra l’incendie dans cette chambre ?
Elle pose ses mains sur ses seins, les laisse glisser sur son ventre. La cicatrice du poignet s’arrête sur le tatouage au-dessus de l’aine. Le feu recule.
Toutes ces nuits sans dormir. Ces courses d’une rive à l’autre. Passer le fleuve qui les menace, les emporte, les caresse. Qui les ramène, les apaise, les guérit. Son flot usant aspire leurs forces et leurs nuits. Ils ne le quitteront pas.
L’amant s’éloigne. Elle l’entend lutter contre la pesanteur, gravir la pente. Il fuit, cette nuit encore, la séduction de l’eau. Elle ferme les paupières. Son ventre s’assouplit.
Trop chaud, trop peu de souffle. Elle s’imagine marcher. C’est toute l’énergie qui lui reste. Elle rêve déjà. Susie, est-ce que tu l’aimes ?
La fraîcheur s’empare de son corps en douceur.

Le vent s’abat d’un coup, assomme les arbres, crève les ruelles, crache sur les pierres.
Il se réveille aveugle. Le ruisseau bute sur son front, remplit sa bouche, l’enlace, file en aval. Sous les trombes d’eau, le chat pèse de tout son regard.
Il se relève à tâtons.
Qui a remis le couteau dans sa main ?
Il titube, s’accroche au mur, insulte la bête, retrouve la vue, court vers le boulevard. Le pavé gras bleuit ses bras chaque fois qu’il tombe.
Une voiture siffle, l’inonde de brouillard, plonge vers le fleuve. Il se laisse happer, tente de la suivre, trébuche. Ses bras virevoltent pour éviter la chute. L’arme pliée bat sur sa cuisse au rythme de son cœur. Il l’arrache, la jette. Le courant l’emporte. Une bouche d’égout l’avale.
Tous les feux clignotent, même l’enseigne de l’hôtel. Elle défie la pluie dans un vacarme d’étincelles.
Le trottoir épais, les marches feutrées, la porte entrebâillée.
Ses vêtements trempés restent sur le palier.
Elle s’est recroquevillée au sol. Il s’allonge contre elle, lui prend la main cachée entre les jambes, embrasse le poignet recousu. Dans son sommeil, elle presse ses fesses contre son ventre.
Que deviennent les amants quand leurs rêves les séparent ?

Théo Knock.

1er avril 2015

Moon over Bourbon Street – Sting 1985 – Sting and Chris Botti

Image : d’après Pierre-Guy, Licence Creative Commons

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