Blue Jasmine

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Cate Blanchett a été élue l’une des dix plus belles femmes du monde par des gens qui n’ont jamais vu la charcutière de la Rue de Martyrs. Il n’en fallait pas plus au facétieux Woody pour virevolter avec passion autour de sa muse, la caméra exorbitée telle les yeux turgides du loup de Tex Avery, dans le seul but, assez pervers, d’en déshabiller l’âme avec une impudeur qu’on ne rencontre habituellement que dans l’intimité obscure des confessionnaux de province ou sous la lumière trompeuse des cabinets de chirurgie esthétique.

Dieu que cette femme est belle quand, la tête légèrement inclinée pour mieux faire admirer la vibration langoureuse de ses cils, elle pose sur nous, spectateurs en quête de séduction hollywoodienne, son regard flou de taupe shootée au Monsanto que dévoilent avec peine des paupières alourdies par un Martini-Xanax, avec une rondelle de citron pour rafraîchir l’haleine, s’il vous plaît ; on n’est pas chez Mimile.

La magnifique actrice ! Quand elle se soûle, c’est toute la salle qui respire l’alcool aigre. Quand elle ravale ses pleurs, ce sont mille spectateurs qui déglutissent leur sinusite. Rarement déchéance aura été aussi communicative et aussi jouissive.
C’est là tout le génie marketing du metteur en scène. L’ogre Woody a trouvé une nouvelle proie. Il sait à quel point la spectatrice moyenne de plus de 50 ans qui constitue le gros de son femme club, engoncée dans sa gaine et geignant des genoux, à qui les hommes ne cèdent plus leur place dans le métro par galanterie mais par compassion, se délecte avec jubilation d’une revanche honteuse lorsque le cynique cinéaste détruit la plastique divine de l’idole. Ah qu’il est bon, pour le peuple bouffi des prochains grabataires, de pouvoir admirer les cernes distendus de la beauté qui s’écroule, ses paupières brûlantes d’une garance malsaine, son nez gonflé de mucosités larmoyantes ! Ça c’est du cinéma, du vrai, du réaliste, du destructeur qui déboulonne les mythes à coup de catharsis revigorante, sans choquer les médias, refroidir les ancêtres, échauffer les puceaux, ni broncher d’un orteil.

La perversité de l’auteur est cependant plus profonde qu’il n’y paraît. A travers la déchéance de cette femme humiliée, trompée, ruinée, rejetée, abusée qui, de Charybde en Scylla et de tailleur Chanel en blouse nylon à fleurettes brunes, rejoint la foule immense des sans-avenir dépouillés de leur rêves, c’est l’Amérique et son hypocrisie conformiste que dénonce le gnome à lunettes.

Tout est dit.
Sous l’apparence d’un portrait de femme au bord de la schizophrénie, ce film est un brûlot anticapitaliste, un pamphlet contre la société des apparences et de l’anoblissement par la crapulerie, une charge virulente contre l’industrie du luxe et son pendant pharmaceutique, véritables Yin et Yang de l’avilissement des élites, dont les angoisses existentielles ne trouvent d’exutoire que dans l’ostentation élitiste ou la désincarnation médicalement assistée sous l’égide des dieux Vuitton et Tranxène. C’est triste et fulgurant comme une fausse note dans un prélude de Debussy ou l’explosion de joie d’un vainqueur de l’Eurovision.

Nous cherchons tous le bonheur et celui-ci, Woody le sait, n’est accessible qu’en embrassant notre humaine réalité. Elle a les couleurs des tapisseries fanées, le goût des frites molles et l’odeur des fins de journées. C’est ça le rêve démocratique ! Cette œuvre, sans doute financée par l’IFA*, est aussi une ode aux valeurs fondatrices de toute société égalitariste et fraternelle : la bière en conserve, les pizzas froides, les débardeurs tachés et les cheveux gras taillés en franges rudimentaires, toujours utiles pour effrayer les sexagénaires trop entreprenants ou tromper l’ennui quand le tabac à mâcher vient à manquer.

Le nez bouché et les lèvres pincées – ce qui ne facilite pas l’oxygénation des organes – Jasmine fuit, va, court, vole et se venge telle une Médée abonnée à Gala.
À force de traiter la réalité avec le dédain et la classe des égéries de Wall Street, elle met sa vie en l’air avec une conscience et une détermination dont s’enorgueillissent peu de bourreaux professionnels. On ne saurait l’en blâmer car on en rit et c’est bien ça qui est triste.

Vigoureusement aidée dans sa reconquête d’elle-même, c’est à dire sa descente aux enfers ordinaires, par un dentiste lubrique, une sœur lubrique, un diplomate lubrifié et un garagiste huileux, elle a peu de chance d’échapper à l’autofiction marmonnée sur les bancs publics. C’est tragique. Le monde est tragique. On ne peut plus se mentir sans passer pour un fou ; on ne peut plus mentir aux autres sans passer pour un fourbe. C’est déprimant. Bientôt, on ne pourra plus croire en Dieu et ce sera la fin du spectacle de masse.

Courez donc voir Blue Jasmine avant que la dictature de la réalité n’ait arasé jusqu’aux rêves des artistes.
Courez vous régaler de l’enchevêtrement troublant du rire et des larmes que nous offre, l’air de rien, une très grande comédienne.
Courez lire dans ses yeux cette part de nous-mêmes qui nous fait si peur que l’on accepte de s’oublier.

Pégéo, 34 septobre 2013 ,
un jour où l’automne encore jeune faisait semblant d’y croire.

* IFA : Internationale du Film Anticapitaliste, Groupuscule obscurantiste de cinéastes anarchistes dégoulinants de bons sentiments souvent dénoncés ici ou là, ou encore là, il suffit de fouiller dans les critiques d’Ad-Absurdum. http://ad-absurdum.eklablog.net/

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