Agilité du troisième âge

Photo MaxLeMans / Flickr

C’est fragile une vieille dame, surtout en hiver, surtout quand le vent souffle.
Surtout quand il est malicieux. Comme sur cette placette formée par le croisement de cinq rues. Quel que soit le temps, l’air s’engouffre, tourne plusieurs fois sur lui-même en faisant voleter les papiers, comme un chien fou qui cherche une issue, puis s’enfuit par l’une des échappées rectilignes, laissant la place un instant silencieuse en attendant la prochaine bourrasque. Ça fait comme un gros cœur qui bat, mollement l’été, fort en hiver, qui ne s’arrête jamais tout à fait.
Elle se sent fragile, Violaine, malgré sa canne. Elle s’agrippe au feu rouge et compte les battements du vent. Elle attend une accalmie synchrone avec le petit bonhomme vert et traverse d’un coup, la bouche grande ouverte, les yeux rivés sur la grosse sonnette en cuivre juste en face du passage piéton. C’est son seul repère. Elle est obligée de tourner la tête pour le voir depuis que la DMLA s’est attaquée à ses yeux. Pour conserver son élan, elle s’aide du rythme à trois temps de sa marche qui rappelle de très loin les valses musettes : gauche, droite, clop, gauche, droite, clop. Parfois, quelqu’un l’aide. Rarement. Elle a l’air revêche, n’attire pas la compassion. Elle n’aime pas qu’on la tienne par le bras. Les gens marchent trop vite ou pas assez. Ils n’ont que deux jambes, ils ne respectent pas sa cadence, ça décale tout. Elle préfère traverser seule malgré l’angoisse de tomber, de ne pas arriver à temps, de se faire happer par un champion du démarrage qui déboule d’une des autres rues.

 Arrivée sur le trottoir d’en face, elle s’arrête, campée sur ses jambes maigres, agrippée des deux mains à sa canne. Elle tremble un peu de son effort et se raidit pour encaisser le prochain courant d’air. A quelques dizaines de mètres se dresse le mât d’un panneau publicitaire. Elle s’y accroche du regard pour rester verticale. Ses oreilles, bourdonnantes des battements de son cœur et du vent qui siffle, ne suffisent plus à lui donner la notion de l’équilibre.
La poussière de la rue s’enroule autour de ses chevilles. De temps à autres, un papier délavé s’y fixe quelques secondes puis reprend sa course. De chaque côté, les passants pressés exécutent une drôle de danse pour éviter la vieille dame qui s’est plantée subitement au milieu de leur déambulation bien réglée. Des pas chassés, des pirouettes sur les talons, des sauts de carpe, quelques pointes, bras en l’air pour se faire mince et se glisser entre deux corps qui s’effacent juste à temps. Elle trouve ça drôle ce ballet improvisé, à chaque fois différent, qu’accompagnent quelques onomatopées, un ou deux sourires, parfois un juron.
Dès que la rafale se dissipe, elle en profite pour se lancer en direction du bâtiment qui la protégera de la bise et lui donnera un appui. Elle doit s’y reprendre à plusieurs fois pour couper le flot des piétons. Attendre un espace, faire deux ou trois pas, s’arrêter pour résister au vent qui revient. Recommencer.
Il est fréquent qu’elle n’atteigne pas la façade. Depuis que la pratique du vélo est encouragée en ville, il y en a partout, accrochés aux poteaux qui lui servaient d’appui, posés ou affalés contre les murs, encombrant les trottoirs déjà surpeuplés d’autant d’obstacles où risque de se prendre sa canne. C’est bon pour la santé et pour l’environnement, paraît-il. Peut-être. Peut-être aurait-il fallu aménager les rues pour les bicyclettes, pense Violaine, ou pour les vieux. Il y a bien des couloirs pour cyclistes, interdits aux piétons, pourquoi pas des voies réservées aux adeptes de la canne et de la béquille ?
C’est fragile, les vieux. Ça n’est plus fait pour la vie qui grouille. Ça n’est plus fait pour la ville.

La vieille dame s’éloigne du carrefour en direction du square. Les tourbillons se calment. Une fois contournée la terrasse du café qui empiète sur la moitié du trottoir, elle ne les sentira plus, sauf si c’est un jour de grand vent, mais dans ce cas-là, elle ne sort pas. La foule ralentit dans le goulet formé par les tables et les voitures en stationnement. Violaine avance mètre par mètre : gauche, droite, clop, gauche droite, clop. Un grand échalas prend le soleil, les jambes allongées. Ses pieds dépassent la limite de la table. Violaine leur donne un coup de canne, sans s’excuser, le regard tendu vers l’avant. Du coin de l’œil elle voit le jeune homme ouvrir des yeux furibonds et ravaler une insulte. Il reprend quand même une position moins encombrante. Un jour, un homme dont elle avait heurté les chaussures l’a traitée de vieille conne puante. Personne n’a rien dit. Le paravent en bout de la terrasse, qui la masquait au regard du goujat, lui a paru infiniment loin. Elle aurait aimé courir pour aller pleurer seule.
Elle regrette souvent de ne plus pouvoir courir. Le handicap, la lenteur, les articulations raidies, les muscles affaiblis, elle s’en fiche. La jeunesse passée aussi. Ce qui a disparu de plus important avec la course, c’est de créer son propre vent.

 La mairie a récemment refait le square. Ils ont gardé la clôture bordée de buis ainsi que les portillons bas. Ils ont changé les ressorts, sans doute trop mous pour résister aux assauts des enfants qu’ils veulent s’évader ou des chiens qui aimeraient les rejoindre. Pour entrer, elle doit prendre sa canne de la mauvaise main, saisir le haut du portillon, et reculer en sautillant parce que ses jambes ne peuvent plus faire de grands pas en arrière. Ce faisant, elle donne des à-coups et une fois sur deux le cadre en fer vient buter contre sa cheville. Quand le passage est suffisant, elle contourne l’obstacle en s’appuyant sur le montant et s’avance en faisant des petits pas de côté, afin de retenir le portillon de sa canne, qu’elle a de nouveau changé de main. C’est déprimant comme gymnastique. Elle se sent tellement encombrée d’elle-même. Le retour sera plus facile. Il lui suffira de pousser.
Dans beaucoup de pays, dans le nord de l’Europe entre autres, il n’y a ni clôture ni portillon autour des squares. Est-ce que les enfants y ont plus d’accidents ? Est-ce que les chiens y font plus de dégâts ?

Evielle dame 122lle se dirige vers le banc où presque chaque jour elle retrouve Jasmine. Son amie n’est pas encore arrivée. Etrange, d’habitude, elle arrive toujours la première.
Violaine se positionne sur le coté du banc, lui tourne le dos, pose sa main sur le dossier et fléchit lentement les genoux. C’est douloureux, un peu angoissant. C’est le seul moyen de gagner quelques centimètres et ne pas se faire mal quand les muscles vont soudainement lâcher et qu’elle tombera lourdement sur l’assise.
Elle se tourne vers le bac à sable, lisse sa robe, pose sa canne de façon à ne gêner personne. Les enfants jouent, crient, tombent en riant. Ils sont habillés de couleurs vives. Leur mères portent surtout du noir, du blanc et des teintes d’automne. Perchés sur le banc opposés, les ados désœuvrés préfèrent le gris, le vert kaki, le bleu délavé. Leurs corps et leurs gestes semblent aussi mous que le tissu dont sont faits leurs vêtements. Son petit-fils est pareil. Il est pourtant gentil.

 Violaine attend sans bouger, trop fatiguée pour remuer les jambes. Un quart d’heure plus tard, les mamans appellent leurs enfants et quittent le square. C’est l’heure du goûter. La vielle dame sort son téléphone portable. Il ne lui a pas fallu longtemps pour s’y habituer. Pas de message de Jasmine. Elle frissonne. Le vent, la fatigue, peut-être autre chose. Elle attend encore un peu, tapotant de ses ongles l’écran noir de son smartphone, le regard absent vaguement dirigé vers les jeunes. L’un d’eux lui fait un signe. Les autres rigolent, font mine de téléphoner, se lancent dans des gestes compliqués dont elle ignore le sens. Elle sourit.
Elle finit par appeler son amie, tombe sur la messagerie, raccroche sans rien dire, attend de nouveau. Elle a froid.
Quelques minutes plus tard elle recommence. Une jeune femme répond.

– Allô ?
Oh ! Pardon. J’ai dû me tromper de numéro. Quoique… Non : il est enregistré.
Vous voulez parler à Jasmine ?
Oui.
Je suis sa fille.
Ah, bonjour Judith, c’est Violaine.
Bonjour, Violaine. Maman n’est  pas là. Elle est … Elle est tombée.

 Le froid part de son ventre, descend dans les jambes à en casser les os, remonte dans la poitrine en serrant le cœur qui se met à cogner, atteint le crâne dont il s’empare et la laisse transie. C’est fragile une vieille dame, surtout en hiver.

– Tombée ? Elle … Elle … Comment va-t-elle ?
Elle est à l’hôpital.
A l’hôpital ? Quel hôpital ?
Lariboisière.
Lariboisière ? Pourquoi si loin ?
C’est là qu’on envoie les urgences du quartier maintenant.
– Mais … C’est idiot ! C’est trop loin pour moi. Comment je vais faire pour y aller ? Je n’ai plus l’âge de prendre le métro. Surtout qu’au changement à Odéon, il n’y a pas d’escalator. Et le bus …
Je sais mais … De toute façon, ce n’est pas la peine de lui rendre visite pour l’instant. Elle est dans le coma.
Dans le coma ? Elle … Mais …
Ecoutez Violaine, je vous rappelle. Les médecins veulent me voir. A bientôt.

 Grâce à ces nouveaux appareils, la liaison téléphonique s’achève sans un bruit, pas même un léger grésillement. Une soudaine surdité, c’est tout. La vieille dame regarde son téléphone, comme s’il pouvait lui en dire plus sur son amie, répondre à toutes les questions qui la traversent. L’affichage perdure quelques instants : Jasmine. 1 min 37 s.
Et puis c’est l’écran noir.
Violaine lève les yeux. Elle a d’abord l’impression de ne plus rien voir. Puis elle se rend compte que c’est seulement flou. Les ados en face d’elle ne forment plus qu’une masse compacte, molle, un peu liquide.
Jasmine.
1 min 37 s.
C’est tout.

Le banc est incliné vers l’arrière. Elle se souvient que son amie devait toujours l’aider à se relever.
Elle pense à tous les obstacles qu’elle a franchis pour arriver jusqu’ici, à tous ceux qui l’attendent pour rentrer chez elle, à ceux qu’elle ne pourra jamais gravir seule pour aller voir Jasmine. Si celle-ci se réveille.
Elle pense à cette idée idiote qu’elle a eue tout à l’heure dans la rue : des couloirs pour les vieux, des passages pour le troisième âge. Et qu’y feront-ils, tout seuls ?

La vieille dame tente de s’extraire du banc en lançant ses jambes en avant, en jouant de la canne. Rien n’y fait. Elle se tourne sur le côté, s’appuie sur le dossier, pousse sur son bras. En vain. Il y a pire que les obstacles de la rue, il y a les pièges du square.
Les ados tout mous passent devant elle en se bousculant, traînant des pieds et rigolant lourdement de choses qu’elle ne comprend pas. L’un d’eux la saisit brusquement par le bras et la soulève comme une plume.

– Alors, Mamie, on n’a pas fait ses abdos aujourd’hui ?

Ses copains se marrent. L’un d’eux lui tend son téléphone qu’elle a fait tomber en cherchant à se relever. Il fait un clin d’œil à ses copains.

– Je vous fais le 112 ou ça va aller ?

Violaine leur répond en souriant.

– Ça va aller, merci. Si vous pouviez en plus me tenir le portillon …

Les gamins s’exécutent avec des mimiques de chevaliers servants, tournent à droite, la laisse se diriger seule vers le carrefour.

Elle croisera plus de deux cents personnes entre ici et chez elle. Il est peut-être temps qu’elle apprenne à demander de l’aide.
Il est peut-être temps pour moi d’apprendre à en offrir sans embarras. D’apprendre à garer mes jambes quand je sirote un café en terrasse. De demander à la mairie plus d’arceaux pour attacher les vélos. Créer mon propre vent. C’est fou tout ce qui me reste à faire avant de devenir fragile.

Théo Knock
05/01/2014

Pour s’informer sur les solutions existantes :
Guide mondial des villes amies des aînés, Organisation Mondiale de la Santé, 2007. Partie 5. Espaces extérieurs et bâtiments.
Réseau mondial des villes amies des personnes âgées. ONU. 2010.
Vieillissement et espace urbain. Centre d’analyse stratégique. Services du Premier Ministre. Février 2013.
Une voie « accessible » ? Béatrice Chaudet. Laboratoire CARTA/ Université d’Angers. CNRS.

Photo  Principale: MaxLeMans/Flickr/ Licence Creative Commons.

 

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