A une passante (Jazz Edge Story 8)

baiser emilie freche

Des madriers marqués de rouge s’empilent sur la berge. Une femme à la peau noire grimpe au sommet. Elle se tourne vers le fleuve, offre son visage au soleil, ferme les yeux, sourit. Sa robe jaune à fleurs crève le bleu du ciel. Sur l’autre rive, les coupoles des Palais se figent.
Un faux steamer remorque sa roue à aubes. Des touristes s’extasient. Du bastingage, un groupe de chinois mitraillent la femme indifférente.
Verront-ils la moquerie sur ses lèvres orgueilleuses ?

Dans son dos, des skaters rivalisent d’audace. Les engins crissent sur les poutres.
Les roues râpent le bitume. Les planches claquent en cascade. A quelques mètres, sous la voûte du pont, une douche musicale arrose les promeneurs de vieux standards.
Que se passe-t-il à la fusion du swing et des heurts métalliques ?

Un acrobate s’affale, des cris jaillissent. Ses amis ricanent.
Deux chiens se courent après, s’arrêtent, chassent les mouettes, repartent, tourbillonnent. Un enfant crie de joie. Les notes claires d’un piano s’échappent des arcades, bousculent le murmure des passants, s’enfuient au fil de l’eau. Le sourire de la femme s’élargit.
Elle rie à la vie, à cette ville, à l’odeur fade que le fleuve transporte, à l’agitation incessante et frivole des quais.

Les accents lourds d’une contrebasse s’étirent jusque dans le silence.
La solitude de l’instant l’alanguit, une paresse envoûtante, un luxe d’insouciance éphémère. D’une main, elle soulève sa chevelure. Sa nuque frisonne. Le parfum chaud s’étire.
Ses sandales tombent sur les pavés. Les chevilles jouent avec la lumière. La robe frémit dans la brise, glisse sur le genou, s’affale sur la cuisse. Sa jambe ondule le temps que s’épuise le sillage d’une navette. Une vague se brise, des gouttelettes s’envolent. La peau sombre affole les passagers. Une perle humide coupe le souffle des mâles. L’air chavire.

Un homme remonte le quai. Ses pieds nus tranchent sur le calcaire brûlant de la bordure. Ses yeux s’arrachent aux reflets hypnotiques de l’eau, suivent la pile de bois, s’absorbent dans la vision. Eclair noir. Autour de lui, la foule exubérante s’efface.

La femme tend le buste, savoure le souffle de juillet. Les courbes de son corps vibrent dans la chaleur. Elle tourne son visage vers l’aval, accroche un rayon de soleil. Triangle d’or sur sa pommette. Ouragan dans son œil. Pluie brûlante sur ses lèvres. Son cœur crie. Une fleur s’ouvre.

L’homme lui tend la main, l’aide à descendre. Son regard sculpte les hanches, frôle la poitrine, caresse le cou.
Elle effleure son bras, serre son épaule, s’approche à portée d’enlacement. Un saxo enfle sous l’arche. Leurs peaux vibrent et ruissellent. Les pieds font voler la poussière.
Ces deux-là s’aiment déjà.

Une péniche descend le fleuve. Sur le pont une femme chante. Ses paroles ont la couleur du Nord. Elle regarde le couple. Un plaisir chaud et triste creuse son ventre.
Accostera-t-elle un jour pour danser au soleil ?

Théo Knock, 14 mai 2015

Lazy afternoon – Pete La Roca – 1965
Image : d’après La fête des amoureux d’Emilie Frèche.

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