A bout de souffle (Jazz Edge Story 5)

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La fille court dans les couloirs du métro. Le carrelage a disparu. Des câbles noirs sortent du plafond. Une femme lance un prénom contre les murs.
La fille se retourne. Un homme chante. Un autre serre un enfant contre lui. Trop de monde sous terre.
Les néons hurlent. Les talons de la fille martyrisent le béton. Travaux. Les panneaux ont changé. Elle ne sait plus où elle est. Elle prend un couloir, n’importe lequel.

Un journal fouette ses jambes. Elle manque de trébucher, se rattrape au bras d’un passant, lui sourit, sautille pour se débarrasser du papier.
Un virage. L’escalier soudain, face à elle. Un groupe le barre sur toute la largeur. Des valises plein les pattes. Les marches grouillent de roulettes et de pieds.
Les murs bruts, poussiéreux, une odeur de terre humide. Les câbles se penchent, sèment des débris dans les cheveux des voyageurs.
La fille court, monte à l’assaut. Deux marches. Quatre marches. Six. Choc dans trois secondes. Deux. Un. Le flot se scinde dans un crissement de plastique. Elle passe, frôle les ventres rentrés, s’appuie sur des épaules furieuses.

Un couloir blanc, enfin. Sortie, sur fond bleu.
Elle se jette sur la porte en verre. Arrêt brutal. Blocage. Appuyer au centre, sur la marque verte. Elle pousse de toute ses force, jambes coupées. La salive aigre enflamme sa gorge.
L’air fais, la lumière du jour. Elle repart. Encore trente marches. Les genoux flottent, les yeux se brouillent, les larmes piquent. La foule, là-haut, est trouble et dense. Elle vibre.
La chaleur efface les visages.

Susie, Susie, qu’est-ce que tu fais ?

Une petite fille en pleurs s’accroche à sa maman. Elle bloquent le trottoir, l’obligent à descendre. Un taxi pile, klaxonne, l’insulte. Un bruit de verre brisé scintille derrière elle.
Elle envoie des baisers, disparaît dans la cohue.

Quai de la Mégisserie.
La jeune fille court au milieu des couleurs. Dans les vitrines, les oiseaux s’effarouchent, les plantes se courbent, les reflets chauds palpitent.
Elle traverse entre les volutes brûlantes qui montent des capots. Le fleuve renvoie des parfums de marée. Le dernier bouquiniste rabat le couvercle de son coffre, cadenasse, s’essuie le front. Fin de journée.
Les touristes sont fatigués. Certains portent des victuailles. Pique-nique sur le Pont des Arts. Elle les dépasse en riant. « French girl ! »

Pont Neuf.
Les derniers mètres lui arrachent les poumons. Ses chevilles sont grillées. Le soleil disparaît dans l’axe de la Seine. L’eau pourpre se gonfle à la pointe de l’île.
Il est là, dans un des balcons, collé au parapet, les bras raides, les yeux tournés vers le large. Le sang rougit le bas de sa manche.
Dans l’ombre, la lame, les doigts maculés, personne ne les remarque. Ils sont dans son regard. Il est beau.
La jeune fille court au milieu des tôles multicolores. Elle se jette contre lui, l’embrasse, le renverse, emprisonne son poignet à deux mains, le serre, l’écrase. La paume de l’homme blanchit. Elle la pose contre son cœur.
Leurs sangs se battent l’un contre l’autre et c’est bon.

Susie, Susie, qu’est-ce qu’il t’a fait ?

Les passants sont aveugles. Deux amoureux s’étreignent dans le soleil couchant.
Une péniche glisse sous leur pieds.

Vers quoi vont-ils plonger ?

Théo Knock, 10 février 2015.

Blue Rondo à la Turk, Dave Brubeck Quartet, 1959, Album Time Out.
A bout de souffle, Claude Nougaro, 1966, Album Bidonville.

Street Art : Miss Tic

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